Il m’arrive de penser que le 1 est le chiffre le plus difficile de tous à expliquer, précisément parce qu’il est à l’origine de tout. Comment parler de ce qui précède la parole ? Comment décrire l’unité sans la diviser par le fait même de la décrire ? C’est le paradoxe fondamental du chiffre 1 : pour le définir, on doit déjà être au moins deux.

Et pourtant, le 1 fascine et a toujours fasciné. Il représente le commencement absolu, l’acte premier de la conscience qui se prend elle-même pour objet, le moment où quelque chose surgit du néant. Toutes les mythologies de la création commencent par une unité première, qu’on l’appelle Dieu, le Tao, le Brahman, ou simplement « le commencement ».

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Etymologie et origines du chiffre 1

Le mot « un » vient du latin unus, que l’on retrouve dans « uniforme », « unité », « univers » (le « tout tourné vers l’un »), « union », « unique », « unanime » (d’une seule âme)… La racine indo-européenne oino est moins universelle que d’autres, car le concept d’unité tend à se confondre dans beaucoup de langues avec le concept d’existence : *one en anglais, ein en allemand, uno en espagnol, eka en sanskrit.

Ce qui est frappant dans les dérivés du « un », c’est leur tonalité : l’univers est littéralement « ce qui est tourné vers l’un », c’est-à-dire ce qui forme un tout cohérent. « Unique » dit que quelque chose est seul de son espèce, sans équivalent. « Unanime » dit que tous partagent une même pensée. Le 1 est le nombre de la cohésion, de ce qui ne se laisse pas décomposer.

Etymologiquement, dans certaines langues sémitiques, les mots pour « un » et « premier » sont identiques ou proches. Le 1 est le premier, et être premier, c’est être avant tous les autres. Le 1 est le nombre de la priorité absolue, de ce qui ne peut venir qu’avant.

L’Un en philosophie

La question de l’Un est l’une des plus vieilles et des plus importantes de la philosophie occidentale. Les Présocratiques (Parménide, Héraclite, Thalès) ont tous, chacun à leur manière, cherché le principe unique à partir duquel toute la réalité peut être comprise. L’Un comme principe ou arché de toutes choses est une idée fondatrice de la pensée grecque.

Plotin, philosophe néo-platonicien du 3e siècle, a développé la conception la plus élaborée de l’Un dans la philosophie antique. Pour lui, l’Un est au-delà de l’être, au-delà de la pensée, au-delà de tout prédicat. Il est la source absolue dont tout émane par un processus de dérivation successive (l’Intellect, l’Âme, la Matière). Penser l’Un, c’est se cogner à l’ineffable.

Ce que j’ai toujours trouvé saisissant dans la philosophie de Plotin, c’est cette affirmation que l’Un ne peut pas se connaître lui-même. Car se connaître soi-même, c’est déjà être deux : le connaissant et le connu. L’Un absolu est donc d’une pureté telle qu’il ne peut même pas être conscience de lui-même. Il est au-delà de la dualité sujet/objet. Le 1 comme au-delà du 1 lui-même.

Cette idée plotinienne a profondément influencé le mysticisme chrétien (notamment Maître Eckhart, qui parle du « Fond divin » ou Gottheit comme au-delà même de la Trinité), le soufisme islamique et la philosophie hindoue (notamment l’Advaïta Vedanta de Shankaracharya, qui affirme que la réalité ultime est l’Unité sans second, Brahman).

Le 1 en numérologie

En numérologie, le 1 est le nombre du leadership, de l’initiative, de l’indépendance et de la création. Les personnes en chemin de vie 1 sont souvent décrites comme des pionniers, des entrepreneurs, des êtrès qui préfèrent tracer leur propre chemin plutôt que de suivre celui des autres. Le 1 est l’énergie du premier pas.

Le 1 est aussi le nombre de l’ego au sens psychologique du terme (pas péjoratif), c’est-à-dire du sentiment d’identité séparée, du « je » qui se distingue du monde. Sans ce « je », pas d’action possible, pas de projet, pas de direction. Le 1 est la condition de toute conscience orientée.

L’ombre du 1 en numérologie est l’égocentrisme, la difficulté à coopérer, l’incapacité à reconnaître la valeur des autres et à admettre ses propres limites. Ceux qui vivent le 1 de façon déséquilibrée peuvent devenir des solitaires incapables de déléguer ou de partager le mérite.

L’année personnelle 1 est le début d’un nouveau cycle de neuf ans. C’est une année d’impulsion, où les graines que l’on plante détermineront ce qui se développera sur les huit années suivantes. Agir est important cette année, même si les résultats ne seront visibles que plus tard.

L’unité divine dans les monothéismes

Les trois grandes religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) ont en commun l’affirmation de l’unicité divine. « Ecoute, Israël, l’Éternel notre Dieu, l’Éternel est Un » (Shema Israël) dans le judaïsme. « Il n’y a pas de Dieu sinon Dieu » (La ilaha illa Allah) dans l’islam. Cette affirmation de l’Un comme attribut essentiel du divin est au coeur des monothéismes.

L’islam est peut-être la tradition qui a développé avec le plus de rigueur la doctrine de l’unité divine (tawhid). L’unité de Dieu n’est pas seulement numérique (il y à un seul Dieu et pas plusieurs) : elle est qualitative (Dieu est absolument simple, sans parties, sans composition). Le 1 de Dieu n’est pas le 1 de la liste.

Le christianisme a introduit dans la théologie monothéiste la doctrine complexe de la Trinité : Dieu est Un et Trois simultanément. Cette formulation, paradoxale en logique ordinaire, a donné lieu à des débats théologiques d’une richesse extraordinaire pendant des siècles. Comment l’Un peut-il être Trois ? C’est peut-être la question qui à le plus stimulé la pensée théologique occidentale.

Dans les mystiques des trois traditions, il y à une convergence remarquable vers une expérience de l’Unité qui dépasse les formulations doctrinales. Que ce soit dans la mystique kabbaliste, dans le soufisme ou dans la mystique chrétienne rhénane, la pointe de l’expérience mystique est toujours l’union avec l’Un, la dissolution du soi séparé dans l’Absolu.

Le 1 dans les cosmogonies du monde

Les récits de création humains commencent presque toujours par une unité primordiale. Avant la création, il y avait l’Un (ou le Néant, ce qui est presque la même chose). Puis l’Un s’est divisé, a produit deux, qui ont produit trois, qui ont produit toutes choses. Ce schéma cosmogonique se retrouve dans des traditions aussi diverses que le taoïsme, la Genèse biblique, les Eddas nordiques et les mythologies amérindiennes.

L’Oeuf cosmique est une image cosmogonique particulièrement répandue dans les mythologies du monde (Orphisme grec, mythologies hindoues, mythes finnois de Kalevala, mythologies égyptiennes). Cet oeuf primordial contient en lui toute la création future, repliée sur elle-même dans une unité parfaite. Le 1 avant la division.

Dans la physique moderne, la théorie du Big Bang propose une image curieusement proche de certaines cosmogonies traditionnelles : l’univers entier, dans les tous premiers instants, était contenu dans un point d’une densité et d’une température infinies, une singularité. Cette singularité initiale, ce point où toutes les lois de la physique se dissolvent, est le 1 primordial de la physique.

Je ne veux pas faire de rapprochements trop rapides entre la science et le mythe. Mais cette convergence autour de l’idée d’une unité primordiale précédant la diversité me semble significative. Peut-être que les mythologues anciens avaient accès à une intuition vraie, même s’ils ne disposaient pas des outils pour la démontrer.

Symbolique de la forme et du signe

La forme graphique du « 1 » est la ligne droite verticale : la colonne, la tige, l’axe. Cette verticalité dit quelque chose d’essentiel sur la symbolique du 1 : c’est un nombre qui s’élève, qui tend vers le haut, qui aspire à la hauteur. La flèche pointe vers le ciel.

Dans de nombreuses traditions, l’axe vertical (l’axis mundi, l’arbre du monde, le montagne sacrée) est le symbole de la connexion entre le bas (la Terre, le monde matériel) et le haut (le Ciel, le monde spirituel). Cet axe est unique, central, irremplaçable. C’est le 1 comme structure du cosmos.

Le point, qui est le 1 dans sa forme la plus simple et la plus concentrée, est lui aussi chargé d’une symbolique profonde. Le point comme centre, comme noyau, comme potentialité maximale dans un espace minimal. La graine est un point. L’oeuf est un point. La singularité initiale est un point. Le 1 peut être infiniment grand ou infiniment petit.

Le bâton ou le menhir, dressés dans le paysage comme des 1 géants, ont servi d’outils rituels dans d’innombrables cultures préhistoriques et historiques. Cette pratique de dresser une seule pierre ou un seul pieu dans un espace ouvert est peut-être la manifestation architecturale la plus ancienne et la plus universelle de la symbolique du 1.

Le 1 en psychologie et développement

L’individuation, terme central de la psychologie analytique de Jung, est le processus par lequel une personne devient pleinement et authentiquement « un » : intégrée, cohérente, réconciliée avec toutes ses dimensions. En ce sens, le 1 est la destination du développement psychologique, pas son point de départ.

Le sentiment d’unité de la personnalité est une conquête, pas une donnée. Les psychologues du développement observent que les jeunes enfants n’ont pas encore un sens du « moi » unifié et stable. Ce sentiment se construit progressivement, à travers des épreuves et des intégrations successives.

Les expériences mystiques et les états modifiés de conscience décrits par les pratiquants de méditation, de prière contemplative ou de thérapies psychédéliques incluent souvent une dissolution de la frontière entre le « soi » individuel et le « tout ». Cette expérience d’union, temporaire et difficile à maintenir, est peut-être le plus proche que l’être humain puisse s’approcher de la signification profonde du 1.

Ce que je trouve touchant dans tout cela, c’est que le 1 est à la fois le point de départ (tout commence par la conscience du « je ») et le point d’arrivée (tout s’accomplit dans l’union avec l’Un). Le développement de la conscience est un voyage circulaire, du 1 fragmentaire vers le 1 intégré, en passant par toute la richesse des multiplicités.

Le 1 en science et mathématiques

En mathématiques, le 1 n’est pas un nombre premier (la définition des nombres premiers exige d’être divisible par exactement deux entiers distincts : 1 et soi-même, ce qui exclut le 1). Cette exclusion, qui peut sembler arbitraire, dit quelque chose d’important : le 1 est le « cas limite », celui qui précède et génère tous les autres, mais qui ne partage pas leur nature.

Le 1 est l’élément neutre de la multiplication : tout nombre multiplié par 1 reste lui-même. Cette propriété est triviale en apparence, mais fondamentale : le 1 est la « permission » de la multiplication, ce qui ne change rien mais sans quoi l’opération ne pourrait pas être définie.

Dans la théorie des ensembles, le « singleton » (l’ensemble qui contient exactement un élément) est l’expression mathématique du 1. Et chose curieuse : un singleton n’est pas le même chose que son élément unique. L’ensemble {1} n’est pas la même chose que 1. Même en mathématiques, le 1 ne se laisse pas réduire à lui-même.

Le un dans la vie quotidienne

« L’union fait la force » dit le proverbe. Mais « chacun pour soi » dit l’individualisme moderne. Ces deux expressions opposées montrent la tension autour du 1 dans nos sociétés contemporaines : faut-il affirmer son unicité individuelle ou se fondre dans un collectif plus grand ? Cette question est sans réponse définitive, et c’est peut-être son intérêt.

« Il n’y en a qu’un » est l’expression suprême de l’admiration : qu’il s’agisse d’une personne, d’une oeuvre, d’un vin ou d’une équipe sportive. L’unicité est perçue comme une valeur absolue dans nos cultures. Être le seul dans son genre, c’est être sans concurrence, au-delà de la comparaison. Le 1 comme excellence inégalable.

Les records du monde, les premières mondiales, les « number one » : notre culture est obsédée par le 1. Être premier, être unique, être le meilleur : ces idéaux culturels sont tous des expressions de la symbolique du 1 comme summit de la réalisation.

Et pourtant, le 1 est souvent solitaire. « Seul comme un » est une expression qui dit la désolation de l’isolement. Le 1 absolu, sans relation, sans dialogue, est peut-être le 1 le plus triste. Ce qui confirme que le 1 n’a de sens qu’en relation au 2, au 3, aux autres. L’unité n’est jamais l’isolement.

Le 1, commencement de tout

Au bout du compte, ce que le 1 dit, c’est que quelque chose plutôt que rien. Que l’existence est, que la conscience est, que le mouvement a commencé. C’est une affirmation plus fondamentale qu’il n’y paraît, parce qu’elle précède toutes les autres. Avant de savoir si les choses sont bonnes ou mauvaises, nombreuses ou rares, permanentes ou fugaces, elles sont.

Le 1 est le chiffre du courage ontologique, de l’acte qui dit « oui » à l’existence. Chaque projet qui commence, chaque parole qui rompt le silence, chaque pas qui quitte la sécurité du connu : tout cela est un acte du 1. Et c’est sans doute la raison pour laquelle, malgré son apparente simplicité, il continue de fasciner les philosophes, les mystiques et les chercheurs depuis l’aube de la pensée humaine.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie