Pendant longtemps, j’ai eu du mal avec la hyene. Pas de la peur, non, plutot une resistance intellectuelle. La hyene incarne tout ce que les cultures humaines ont mis a la marge : le rire incomprehensible, la charogne, le laid, le furtif. Quand j’ai commence a l’etudier serieusement, j’ai realise que cette resistance etait exactement le sujet. La hyene est le miroir de nos peurs et de nos rejets. Et ce qu’on trouve dans ce miroir, c’est souvent plus revelateur que ce qu’on aimerait y voir.

Dans mes recherches en anthropologie des symboles animaux, les animaux « negatifs » ou « impurs » sont souvent les plus riches d’enseignements. La hyene est peut-etre le cas le plus extreme : un animal tellement charge de projections humaines qu’il est presque impossible de le regarder sans biais. C’est ce voyage vers la realite derriere le mythe que je vous propose ici.

Ce que vous trouverez dans cet article



La hyene dans les traditions africaines

La hyene est au coeur de nombreuses traditions africaines, avec des significations tres variees selon les cultures et les regions. Pour certains peuples, elle est un animal sacre dont les organes ont des pouvoirs magiques. Pour d’autres, elle est l’incarnation du mal et de la sorcellerie. Rares sont les cultures qui la voient avec indifference.

Dans plusieurs traditions d’Afrique de l’Ouest et centrale, la hyene est l’animal totemique de certains clans. Appartenir au clan de la hyene, c’est partager ses qualites symboliques : la resistance, l’endurance, la capacite a se nourrir de ce que les autres rejettent. Les gens du clan de la hyene ne sont pas ceux qui gagnent les grands trophees, mais ceux qui survivent et perpetuent.

En Ethiopie, particulierement a Harar, la relation entre les humains et les hyenes est unique et ancienne. Depuis des siecles, les habitants de Harar nourrissent les hyenes la nuit aux portes de la ville. Cette pratique, qui a debute selon la tradition pour eloigner les hyenes des troupeaux, est devenue un rituel qui symbolise la coexistence et le respect mutuel entre l’homme et l’animal sauvage.

Chez les Samburu et d’autres peuples nomades d’Afrique de l’Est, la hyene est a la fois crainte et respectee. Elle est le grand recycleur de la savane, celle qui consomme ce que personne d’autre ne peut digerer, y compris les os. Dans une perspective ecologique traditionnelle, ce role est indispensable et donc digne d’un certain respect.

Hyene et sorcellerie : l’animal du mal ?

Dans de nombreuses traditions africaines et aussi dans certaines traditions du Proche-Orient, la hyene est associee a la sorcellerie et aux forces du mal. Elle serait la monture des sorciers et des sorcieres, l’animal qui transporte les praticiens des arts noirs pendant la nuit.

Cette association est probablement due a plusieurs facteurs : le rire nocturne de la hyene tachetee (qui peut etre absolument terrifiant entendu dans la nuit noire), ses habitudes nocturnes, son association avec la mort et la charogne, et sa forme physique asymetrique qui peut sembler « contre nature » (pattes arriere plus courtes que les pattes avant).

Mais cette etiquette de « monture de sorcier » est ambivalente. Dans les traditions de sorcellerie africaines, etre la monture de quelqu’un de puissant confere aussi une puissance. La hyene est peut-etre maligne, mais elle est aussi forte, invulnerable, capable de ce que les autres ne peuvent pas faire.

L’association avec la sorcellerie place aussi la hyene dans la categorie des animaux-passeurs, ceux qui peuvent traverser les frontieres entre les mondes. La sorciere se deplace entre le monde des vivants et celui des morts, et la hyene, qui se nourrit des morts, peut y acceder aussi. C’est une forme de pouvoir, meme si c’est un pouvoir inquietant.

Le rire de la hyene et sa signification

Le rire de la hyene tachetee est l’un des sons les plus singuliers de la faune africaine. Ce n’est pas vraiment un rire humain, bien sur, mais le vocabualaire pour le decrire n’existe pas autrement : ca ressemble a un rire, c’est la meilleure approximation. Et ce son etrange, entendu la nuit, a toujours trouble les humains.

Dans de nombreuses cultures africaines, le rire de la hyene la nuit est un mauvais presage. Ca annonce une mort, une catastrophe, une visite des forces malveillantes. Ce qui est curieux, c’est que les hyenes utilisent ce son pour communiquer entre elles, pour signaler leur presence, pour maintenir les liens sociaux du groupe. C’est un son de connexion sociale, pas de menace.

Symboliquement, le rire de la hyene represente l’inquietant, l’incomprehensible, ce qui ressemble a quelque chose de connu (le rire) mais qui est fondamentalement autre. C’est une metaphore de ce qui nous derange justement parce que c’est presque familier : la « uncanny valley » de la faune africaine.

Il y a aussi une lecture plus positive du rire de la hyene : l’ironie, la relativisation, le refus de prendre les choses trop au serieux. Dans certaines traditions, l’animal qui « rit » est celui qui voit la verite absurde derriere les pretentions humaines. La hyene qui rit dans la nuit rit peut-etre de notre pretention a controler le monde.

Hyene et le monde des morts

L’association entre la hyene et la mort est l’une des plus constantes dans sa symbolique. En tant que charognard majeur de la savane (bien qu’elle soit aussi une chasseuse active), la hyene consomme les morts, transforme les cadavres en energie. Dans cette fonction, elle est l’agent du recyclage de la vie.

Cette position au bord entre la vie et la mort, entre la chair et les os, entre ce qui est reconnaissable et ce qui est reduit a l’element mineral, place la hyene dans une position psychopompe. Elle n’accompagne pas les ames comme le ferait un Anubis, mais elle s’occupe de ce que les ames laissent derriere : le corps.

Dans certaines traditions africaines, les os que la hyene a maches et digeres sont purifies, transformes, rendus a la terre sous une forme simple. La hyene n’est pas seulement un consommateur de charogne : c’est un transformateur. Elle accomplit le travail final de decomposition que meme les vautours ne peuvent pas faire.

Cette fonction transformatrice est symboliquement importante. La mort n’est pas la fin dans ces traditions, mais une transformation. La hyene est l’agent de cette transformation finale, celle qui reduit le complexe en simple, le particulier en universel, la vie individuelle en elements qui rejoindront d’autres vies.

La hyene dans la mythologie egyptienne

Dans l’ancienne Egypte, la hyene (zebra en egyptien ancien) avait une presence dans la symbolique et la religion. Elle apparait dans certaines representations artistiques et dans des textes magiques. Son role est ambigu : parfois associee aux forces du chaos (Apophis, l’ennemi du soleil), parfois vue comme un animal de Set, le dieu de la tempete et du desert.

Set, dont la symbolique est elle-meme ambivalente (il est a la fois le meurtrier d’Osiris et le protecteur de Ra contre Apophis), partage avec la hyene cette position marginale mais necessaire. Les forces du chaos sont dangereuses mais elles sont aussi necessaires au maintien de l’ordre : sans tempete, pas de pluie ; sans predateur et charognard, pas de recyclage de la vie.

Dans la magie egyptienne de protection, certaines amulettes utilisaient la forme de la hyene pour repousser les forces malveillantes. C’est le principe « combattre le feu par le feu » : contre les mauvais esprits qui frequentent la nuit, invoquer la puissance de celui qui domine la nuit.

Des hyenes ont ete retrouvees dans des contextes funeraires egyptiens, ce qui renforce leur association avec le monde des morts. La presence de l’animal dans les tombes n’etait probablement pas une erreur : c’etait peut-etre une protection deliberee, un gardien place la pour son association avec les forces qui habitent l’au-dela.

Intelligence et hierarchie sociale des hyenes

Un des aspects les plus fascinants de la hyene tachetee, c’est son intelligence sociale remarquable. Les hyenes tachetees vivent en clans matriarcaux ou les femelles dominent les males. Leurs cerveaux sont proportionnellement plus grands que ceux des lions, et elles excellent dans les taches qui requierent une cooperation sociale.

Cette realite biologique contraste fortement avec la reputation de « lache opportuniste » qui colle a la hyene. Les etudes comportementales ont montre que les hyenes sont d’excellentes chasseuses qui tuent la majorite de leur nourriture plutot que de la voler. Elles vivent en societes complexes avec des regles, des alliances, des hierarchies.

Symboliquement, cette intelligence de la marge est interessante. La hyene est intelligente d’une intelligence pratique, adaptative, tournee vers la survie et la cooperation. Ce n’est pas l’intelligence aristocratique du lion ou l’intelligence stratégique du leopard. C’est l’intelligence de ceux qui apprennent a fonctionner dans des systemes qu’ils ne controlent pas, qui trouvent leur place dans les interstices.

Dans un monde ou l’intelligence est souvent definie par les criteres des dominants, la hyene nous rappelle qu’il existe d’autres formes d’intelligence, tout aussi valides, qui ne ressemblent pas a ce qu’on attendrait.

Hyene et transgenre : un symbole de fluidite

La hyene tachetee est unique dans le monde animal par une caracteristique anatomique extraordinaire : les femelles ont des organes genitaux qui ressemblent exterieurement a ceux des males. Cette particularite a fascine et trouble les humains depuis l’Antiquite, et a engendre des croyances populaires selon lesquelles la hyene changerait de sexe.

Aristote et d’autres naturalistes de l’Antiquite ont ecrit sur la « double nature » de la hyene, la croyant hermaphrodite ou capable de changer de sexe selon les saisons. Cette croyance a persiste pendant des siecles en Europe, et elle a laisse des traces dans la symbolique de l’animal.

Dans certaines traditions de sorcellerie et de magie africaine et europeenne, cette ambiguïte de genre faisait de la hyene un animal particulierement puissant, capable de transgresser les categories naturelles. Un etre qui transcende les frontieres du genre peut aussi transcender d’autres frontieres : entre les mondes, entre le visible et l’invisible, entre la vie et la mort.

Dans une lecture contemporaine, la hyene peut etre vue comme un symbole de transgression des categories rigides, de la fluidite comme force plutot que comme faiblesse. Elle existe en dehors des cases, et c’est cette position d’exterieur qui lui donne une liberte et une puissance particulieres.

La hyene dans les fables et contes africains

Dans la tradition orale africaine, la hyene est souvent le personnage du « trickster » malchanceux, l’anti-heros qui finit toujours mal a cause de sa betise, sa cupidite ou sa malveillance. Dans de nombreux contes ouest-africains, la hyene est l’opposee du lievre ou de l’araignee : la ou ces derniers sont des tricksters habiles qui s’en sortent par l’astuce, la hyene est la trickster qui echoue.

Ces contes ont une fonction pedagogique. La hyene represente les vices que la societe veut decourager : la gourmandise, la paresse, la volonte de profiter du travail des autres. Elle sert d’exemple de comment ne pas se comporter.

Mais il y a dans ces contes une ambivalence interessante. La hyene qui echoue souvent echoue parce qu’elle a essaye quelque chose d’audacieux, quelque chose que les autres n’osaient pas tenter. Son echec est souvent le resultat d’une tentative de transgression de l’ordre etabli. Elle essaie de manger plus que sa part, d’acceder a des territoires qui ne sont pas les siens, de s’elever au-dessus de sa condition.

Cette dimension subversive de la hyene dans les contes africains la rend plus interessante qu’il n’y parait. Elle est l’anti-heroine de l’ordre social, celle qui designe par ses echecs les limites que la societe impose. Et dans une lecture critique, les limites que la hyene transgresse sont-elles toujours justes ?

Hyene dans les reves et l’inconscient

Rever de hyene est generalement interprete dans les traditions comme une rencontre avec les aspects troubles ou rejetes de soi-meme. La hyene dans le reve represente souvent ce qu’on refuse de reconnaitre, ce qu’on a mis a la marge de sa conscience : les desirs « honteux », les pensees « inavouables », les aspects de soi qui ne correspondent pas a l’image qu’on veut projeter.

Une hyene qui vous menace dans un reve peut representer un conflit interieur non resolu, quelque chose qui « vous ronge » comme la hyene ronge les os. C’est peut-etre le moment de regarder en face ce qu’on evite.

Une hyene paisible, ou une hyene que vous nourrissez dans un reve, peut indiquer une reconciliation avec ces aspects rejetes, une capacite nouvelle a integrer ce qui etait tenu a distance. La hyene apprivoisee est une metaphore puissante de l’integration des ombres.

Dans la tradition junguienne, la hyene serait typiquement une figure de l’Ombre, cet aspect de la personnalite que le moi conscient refuse de reconnaitre comme sien. Travailler avec la symbolique de la hyene, c’est donc potentiellement un travail sur sa propre Ombre.

La hyene, gardienne des seuils

Au terme de ce voyage dans la symbolique de la hyene, je me retrouve avec une conviction renforcee : les animaux qu’une culture rejette ou meprise sont souvent ceux qui pointent vers des verites que cette culture ne veut pas voir.

La hyene nous dit que le laid et le beau ne sont pas des qualites absolues mais des jugements culturels. Elle nous dit que celui qui fait le travail sale est aussi necessaire que celui qui fait le travail glorieux. Elle nous dit que les frontieres que nous croyons impermeables (entre les sexes, entre les especes, entre les mondes) sont plus poreuses qu’on ne le croit.

Et son rire nocturne ? Peut-etre qu’il rit de notre pretention a tout classer, a tout separer, a tout juger. La hyene vit dans les marges de nos categories, et elle s’en trouve tres bien.

Emeline Lefevre, specialiste de la symbolique animale et vegetale dans la psyche et l’anthropologie