Le lilas a un parfum qui réveille quelque chose dans la mémoire. Pas seulement un souvenir précis, mais quelque chose de plus diffus et de plus profond : un état émotionnel, une qualité de lumière, une sensation de printemps au sens le plus intime du terme. C’est peut-être pour cela que le lilas est si intimement lié au thème du premier amour dans les traditions européennes.

Dans mes recherches sur la symbolique des fleurs, le lilas est l’une des plus intéressantes à étudier parce que son symbole principal, le « premier amour », dit quelque chose sur la façon dont les émotions nouvelles et intenses s’associent aux sensations immédiates qui les accompagnent.

Ce que vous trouverez dans cet article




Histoire et etymologie

Le mot « lilas » vient de l’arabe ou du persan lilak, qui donne aussi « lilas » en espagnol et en anglais. Le lilas commun (Syringa vulgaris) est originaire des Balkans, notamment des forêts de Macédoine et de Bulgarie. Il a été introduit en Europe occidentale au 16e siècle.

L’introduction du lilas en Europe de l’Ouest a coïncidé avec la grande vague de curiosité pour les plantes ottomanes qui a enrichi les jardins européens à la Renaissance. Le lilas, comme la tulipe et l’hyacinthe, est arrivé via Constantinople.

La couleur lilas

La couleur « lilas » désigne un mauve clair, rosé, qui est l’une des couleurs les plus associées à la douceur et à la féminité dans les cultures occidentales contemporaines. Cette couleur, à mi-chemin entre le rose et le violet, a quelque chose d’indécis et de tendre qui dit bien l’adolescence émotionnelle.

Le violet en général est associé à la spiritualité, à la royauté et à la magie. Le lilas, version douce et claire de ce violet, garde quelque chose de ces associations mais les tempère de douceur. C’est la spiritualité en version juvénile, la magie en mode tendre.

La symbolique du parfum

Le parfum du lilas est l’un des plus reconnaissables et des plus évocateurs du règne végétal. Sucré, légèrement capiteux, il se reconnaît à distance et s’incruste dans la mémoire de façon particulièrement durable. Des études sur la mémoire olfactive suggèrent que les parfums sont l’un des déclencheurs de mémoire les plus puissants que nous ayons.

Cette puissance évocatrice du parfum du lilas explique en partie son association avec le souvenir et la nostalgie. Sentir du lilas après des années sans en avoir senti, c’est souvent être renvoyé abruptement à un moment précis du passé, à une émotion ancienne.

Le lilas et le premier amour

Dans le langage des fleurs victorien, le lilas blanc représente la pureté et l’innocence, et le lilas mauve représente les premières émotions amoureuses. Cette association entre le lilas mauve et les premiers émois est cohérente avec plusieurs aspects de la fleur : sa floraison printanière (saison du renouveau et des commencements), son parfum obsédant, sa couleur douce et tendre.

Dans la poésie et la littérature française, le lilas est souvent présent dans les descriptions de jardins de jeunesse, de soirées d’été dans des maisons de famille, de premières émotions. Marcel Proust, grand maître de la mémoire involontaire, évoque le lilas dans des contextes précisément liés à la mémoire émotionnelle.

Folklore et superstitions

Le lilas à cinq pétales (normalement quatre) est considéré comme un porte-bonheur dans les cultures populaires d’Europe centrale et du nord. Trouver un tel lilas et le manger (ou simplement le cueillir et le garder) est censé apporter de la chance en amour. Cette superstition dit que le lilas est la fleur de l’amour attendu.

En Angleterre, il était parfois considéré comme de mauvais augure d’apporter du lilas à l’intérieur d’une maison, particulièrement du lilas mauve, associé aux fantômes et aux morts. Ces croyances contradictoires (porte-bonheur ici, mauvais présage là) montrent l’ambivalence symbolique du lilas.

Le lilas et le printemps

Le lilas fleurit en mai dans la plupart des régions tempérées d’Europe, au moment où le printemps est pleinement installé mais avant que la chaleur de l’été ne commence. Cette période, « le printemps en fleur », est symboliquement chargée dans de nombreuses cultures : c’est le temps de la promesse avant la réalisation.

La durée de floraison du lilas est courte : deux à trois semaines au maximum. Cette brièveté renforce sa symbolique de beauté éphémère et précieuse. Ce qui ne dure pas est d’autant plus précieux.

Le lilas en art et en litterature

Le lilas est l’un des sujets de prédilection des peintres impressionnistes. Monet en a peint plusieurs versions. Manet a représenté un bouquet de lilas blanc dans un vase avec une sobriété magnifique. Le lilas dans la peinture impressionniste dit quelque chose sur la façon dont ces peintres s’intéressaient à la lumière diffuse, aux atmosphères fragiles.

En musique, Mussorgski a composé une mélodie pour voix et piano intitulée « Au bord de la rivière Don » qui évoque les lilas. Brahms et Schumann ont également composé des lieder en lien avec cette fleur. Le lilas est une présence musicale printanière et mélancolique.

Le lilas dans les traditions slaves

En Russie et dans les pays slaves, le lilas (siren en russe) est une fleur de prestige associée au printemps et aux festivités. Il est commun d’offrir du lilas le 1er mai et lors des fêtes printanières. Dans la culture russe, le lilas est aussi associé à la mélancolie douce et à l’amour romantique.

Les lilas blancs en Russie sont particulièrement valorisés, associés à la pureté et à la chance. Un bouquet de lilas blanc offert à quelqu’un est un geste de grande bienveillance et d’espoir.

Le lilas dans la vie quotidienne

Le lilas est l’une des essences les plus utilisées en parfumerie. Son parfum complexe et délicat est difficile à reproduire synthétiquement, ce qui en fait un défi pour les parfumeurs et une rareté dans la haute parfumerie.

Les arbustes de lilas sont parmi les plus plantés dans les jardins d’Europe tempérée. Leur entretien est simple, leur résistance au froid remarquable, et leur floraison spectaculaire suffit à justifier une présence dans n’importe quel jardin.

Le lilas, poesie de l’instant

Le lilas dit quelque chose de précieux sur les choses qui ne durent pas. Sa floraison brève, son parfum qui disparaît quand on ne le cherche plus, la façon dont il envahit un jardin pendant deux semaines pour le laisser ensuite silencieux : tout cela dit que certaines beautes ne peuvent pas être retenues, seulement vécues.

Et peut-être que c’est là sa leçon la plus profonde : les choses les plus précieuses ne se possèdent pas. Elles se vivent, elles s’expirent, elles s’emportent dans la mémoire. Le lilas est la fleur du présent absolu.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie