L’océan est l’espace symbolique le plus vaste et le plus profond que nous connaissions. Plus de 70% de la surface de la Terre est recouverte d’eau océanique. Les abysses atteignent plus de 11 000 mètres. On a peut-être exploré moins de 20% du fond marin. L’océan est littéralement l’espace le plus mystérieux de notre planète, plus méconnu que la surface de la Lune.

Et ce mystère physique correspond à un mystère symbolique équivalent. L’océan est la figure universelle de ce qui dépasse, de ce qu’on ne peut pas saisir entièrement, de ce qui contient plus que ce qu’on peut en voir depuis la rive. C’est la métaphore la plus juste de l’inconscient, de l’âme, de Dieu selon les traditions.

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Les mythologies de l’ocean

Dans les mythologies primordiales du monde entier, l’océan précède la création. Dans la Genèse, « les eaux » sont là avant même que Dieu commence à créer. Dans la mythologie babylonienne, Tiamat (la mer primordiale) est l’être dont le corps est divisé pour créer le monde. Dans la mythologie polynésienne, le monde est créé à partir des profondeurs marines.

Cette universalité de l’océan comme état primordial dit quelque chose d’essentiel : l’origine est liquide, informe, potentielle. La création est une séparation d’avec cet état originel. Et peut-être que la quête spirituelle est un retour vers cette unité primordiale.

Poseidon/Neptune, Manannan mac Lir, Njord, Varuna, Olokun, Tangaroa : les dieux des océans dans différentes cultures portent toujours les mêmes attributs de puissance insondable, d’imprévisibilité souveraine, de richesse cachée dans les profondeurs.

L’ocean comme source de vie

L’ocean est littéralement la source de toute vie sur Terre. La vie est née dans l’océan il y a environ 3,5 milliards d’années. Nos cellules portent encore le souvenir de cette origine marine : leur composition en sel et en minéraux est proche de celle de l’eau de mer. Nous sommes, en quelque sorte, des anciens marins devenus terrestres.

Cette origine marine de la vie est peut-être à l’origine de la fascination universelle que l’humain éprouve pour l’océan. Nous retournons à nos origines quand nous allons à la mer. La plage, la marée, le bruit des vagues : tout cela touche à quelque chose d’archétypal dans notre mémoire biologique.

L’ocean dans les religions

Dans les traditions hindoues, l’océan de lait cosmique (Kshirasagara) est l’espace primordial dans lequel Vishnou repose entre les cycles de création. Les dieux et les démons ensemble barattent cet océan pour en extraire l’amrita (le nectar d’immortalité). L’océan comme source d’immortalité.

Les traditions du Pacifique (polynésiennes, mélanésiennes) ont développé des cosmologies marines extraordinaires. Pour ces peuples, navigateurs parmi les plus audacieux de l’histoire humaine, l’océan n’était pas un obstacle mais un chemin, une connexion entre les îles, une continuité habitée.

Ocean et inconscient

Freud et Jung ont tous deux utilisé la métaphore de la mer pour l’inconscient. Freud comparait la psyché à un iceberg dont la majeure partie est submergée (sous l’eau, donc). Jung voyait dans les profondeurs marines une image de l’inconscient collectif, ce réservoir commun à toute l’humanité d’images et de forces archaïques.

La relation entre la surface de la mer (consciente, visible) et ses profondeurs (inconscientes, inexplorées) est l’une des métaphores psychologiques les plus justes. Ce qui agite la surface vient souvent des profondeurs. Les grandes vagues de la vie psychique ont leurs origines dans des fonds que la conscience ordinaire n’atteint pas.

L’ocean et la transformation

L’eau de mer est un agent de transformation physique puissant. Elle érode les roches, dissout les minéraux, transforme les formes côtières. Sa salinité dissout et conserve simultanément. Et les êtres vivants qui s’y sont adaptés ont développé des formes biologiques extraordinairement inventives.

Cette puissance transformatrice de l’océan en fait un symbole de transformation profonde, de dissolution des formes anciennes pour permettre l’émergence de nouvelles. Les traditions qui pratiquent l’immersion rituelle dans l’eau (baptême, mikvé, purifications rituelles dans les fleuves sacrés) s’appuient sur cette symbolique transformatrice de l’eau.

La peur de l’ocean

La peur de l’océan est l’une des peurs les plus universelles et les plus profondes de l’humanité. L’eau dans laquelle on ne voit pas le fond, les créatures inconnues qui y vivent, la tempête qui peut retourner les navires en quelques minutes : l’océan est réellement dangereux.

Cette peur réelle a nourri une mythologie du monstre marin extraordinairement riche : Léviathan biblique, Kraken nordique, Charybde grecque, Jormungandr le Serpent Mondial qui ceinture les océans. Les monstres des profondeurs marines sont les projections de ce que nous ne pouvons pas voir et donc craignons.

Ocean et liberté

L’océan est aussi l’espace de la liberté absolue. Pas de frontières, pas de règles territoriales au-delà des eaux nationales, horizon ouvert dans toutes les directions. Cette absence de délimitation fait de l’océan la figure de la liberté sans entrave.

La fascination pour la navigation hauturière, pour les récits d’explorateurs, pour les courses en mer solitaires dit quelque chose sur ce désir humain d’un espace sans limites. L’océan est l’ultime frontier.

Rever de l’ocean

Rêver de l’océan est un signe de contact avec les dimensions profondes de la psyché. La mer calme et limpide signale un état de paix intérieure ou une réconciliation avec son propre inconscient. La mer agitée ou tempétueuse dit des émotions intenses, des transformations en cours.

Être submergé par les vagues peut signifier une situation qui déborde, des émotions qui dépassent la capacité de les contenir. Nager librement dans une eau claire est souvent un signe de liberté psychique et de confiance en ses propres ressources.

L’ocean aujourd’hui

L’océan est aujourd’hui menacé comme jamais dans l’histoire humaine : réchauffement, acidification, pollution plastique, surpêche. Cette fragilisation de ce qui était l’espace le plus invulnérable de la planète est un signal d’alarme d’une portée considérable.

Symboliquement, la menace sur l’océan est une menace sur l’inconscient collectif lui-même, sur les réservoirs de vie les plus anciens et les plus profonds. Protéger l’océan n’est pas seulement une question écologique : c’est une question d’âme.

L’ocean, l’immensité qui nous contient

Ce que l’océan dit, en définitive, c’est que nous sommes plus grands que nous le croyons. Que les profondeurs de l’être humain sont aussi insondées que le fond des mers. Que l’agitation de la surface ne dit rien des silences profonds.

L’océan nous rappelle qu’il y a en chacun de nous des espaces non explorés, des richesses inconnues, des créatures que nous n’avons jamais encore rencontrées. Et que cette inconnaissance n’est pas un défaut mais une richesse.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie