Le perroquet est un animal qui m’a toujours mise un peu mal à l’aise, dans un sens créatif et intéressant. Cette capacité à imiter la voix humaine avec une précision parfois troublante, à répéter des mots sans qu’on sache vraiment s’il les comprend, à traverser la frontière entre « langage animal » et « langage humain » : tout cela crée une ambiguïté qui est au coeur de sa symbolique.

Dans mes recherches sur les animaux et leur rapport au langage, le perroquet occupe une place vraiment unique. Il est le seul animal non-humain à produire des sons de la parole humaine avec une fidélité suffisante pour être véritablement compris. Cette capacité a été interprétée de façons très différentes selon les cultures : comme un don divin, comme une malédiction, comme un signe de sagesse, ou comme une mise en garde contre le bavardage vide.

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Portrait du perroquet

Les perroquets forment l’ordre des Psittaciformes, qui comprend plus de 350 espèces réparties dans les régions tropicales et subtropicales du monde entier. Les plus célèbres sont les aras (Amérique du Sud), les cacatoès (Australie et Asie du Sud-Est), les perruches, et les gris du Gabon (Afrique).

Ce qui distingue les perroquets des autres oiseaux, c’est un cerveau particulièrement développé, un bec préhensile et puissant capable de cracker les coques les plus dures, et une grande agilité sociale. Les perroquets vivent en groupes sociaux complexes, forment des liens durables, et communiquent avec une richesse qui dépasse la simple signalisation.

La longévité des perroquets est remarquable : certains grands aras peuvent vivre 60 à 80 ans. Le gris du Gabon peut atteindre 50 ans. Cette durée de vie, comparable à celle de l’être humain, a profondément marqué leur relation avec l’humanité. Un perroquet peut être le compagnon d’une vie entière, ou même traverser plusieurs générations.

Le perroquet dans le monde antique

Le perroquet est arrivé en Europe occidentale avec les conquêtes d’Alexandre le Grand. Ctésias, médecin grec qui voyageait en Inde, fut l’un des premiers auteurs grecs à décrire le perroquet. Les Grecs et les Romains furent fascinés par cet animal capable de « parler » et l’associèrent à la divination et à la prophétie.

À Rome, les perroquets étaient des animaux de luxe extrêmement prisés par l’aristocratie. Leur acquisition coûtait parfois plus cher qu’un esclave. On leur enseignait à prononcer des mots favorables (ave Caesar, par exemple), et leur capacité à répéter des paroles était perçue comme un écho du divin ou une forme de présage.

Pline l’Ancien décrivait le perroquet comme un animal capable d’apprendre à saluer l’Empereur, et notait avec émerveillement sa faculté à prononcer distinctement les mots humains. Cette fascination antique pour la parole du perroquet préfigure toutes les discussions philosophiques ultérieures sur la frontière entre langage animal et langage humain.

Le perroquet en Inde et en Asie

En Inde, le perroquet (principalement la perruche à collier, Psittacula krameri) est un animal culturellement très important. Il est associé à Kama, le dieu de l’amour indien, qui le porte souvent sur son épaule ou qui est représenté sur sa monture de perroquet. Le perroquet est donc l’oiseau de l’amour, du désir et de la parole poétique.

La littérature sanskrite classique est pleine de perroquets qui jouent le rôle de messagers amoureux, portant les messages entre amants séparés. Cette fonction de messager de l’amour est cohérente avec sa capacité à « transmettre la parole » : le perroquet relaie les mots d’un coeur à un autre.

Dans la tradition musulmane indienne et persane, le perroquet est l’un des animaux les plus appréciés en littérature et en poésie. Le Tuti-Nama (« Le livre du perroquet »), recueil de contes encadrés similaire aux Mille et Une Nuits, a pour narrateur un perroquet qui raconte des histoires à sa maîtresse pour la distraire pendant l’absence de son mari.

En Thaïlande et dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, des perroquets dressés sont utilisés par des diseurs de bonne aventure pour « choisir » des cartes ou des feuillets portant des prédictions. Le perroquet comme oracle, comme interface entre le hasard divinatoire et l’humain qui cherche une réponse.

Le perroquet en Amérique précolombienne

Dans les civilisations mésoaméricaines (Mayas, Aztèques), les aras et les perroquets jouaient un rôle rituel important. Leurs plumes, d’un rouge et d’un vert éclatants, étaient parmi les plus précieuses dans les coiffes cérémonielles des prêtres et des guerriers. La plume de perroquet valait parfois autant que l’or.

La civilisation de Casas Grandes (Paquimé), dans l’actuel nord du Mexique, était un centre d’élevage d’aras à grande échelle, exportant des plumes vers les cultures du Pueblo plus au nord. Cette « industrie de la plume » dit l’importance symbolique et économique du perroquet dans ces cultures.

Dans la cosmologie maya, les sept seigneurs des Pléiades sont parfois représentés sous forme de perroquets. Et le dieu-perroquet Seven Macaw (Vucub Caquix dans le Popol Vuh) est une figure hybride qui prétend être le soleil et la lune avant la création de la véritable lumière. C’est une figure d’imposture, de prétention excessive.

Le perroquet en Afrique

Le gris du Gabon (Psittacus erithacus) est l’une des espèces les plus intelligentes du règne animal. Des expériences menées notamment par l’ethologiste Irene Pepperberg avec un gris du Gabon nommé Alex ont démontré des capacités cognitives remarquables : identification de formes, de couleurs, de matières, comptage jusqu’à 6, utilisation fonctionnelle du langage…

Dans les traditions de nombreuses ethnies d’Afrique centrale et occidentale, le perroquet est un animal de frontière : il vit dans la cime des arbres (le monde d’en haut) mais s’exprime avec la voix des humains (le monde d’en bas). Cette position intermédiaire en fait un médiateur symbolique entre les mondes.

Certaines traditions africaines attribuent aux perroquets la capacité à parler aux esprits des ancêtres ou à transmettre des messages du monde invisible. Un perroquet qui répète soudainement des mots qu’il n’à jamais appris pourrait être la voix d’un ancêtre qui cherche à communiquer.

La symbolique de la parole imitée

La capacité du perroquet à imiter la parole humaine est au coeur de toute sa symbolique, mais elle est interprétée de façons très contrastées. D’un côté, le « perroquet » comme figure péjorative : répéter sans comprendre, imiter sans intérioriser, être un simple transmetteur de paroles creuses. De l’autre, le perroquet comme messager, comme pont entre deux mondes, comme détenteur d’une parole qui dépasse sa propre compréhension.

Dans les traditions soufies, le perroquet est souvent une métaphore du disciple spirituel. Il répète les mots du maître sans en comprendre encore toute la portée, mais cette répétition précède et prépare la compréhension. « Répète d’abord, comprends ensuite » est une pédagogie spirituelle que beaucoup de traditions emploient, et le perroquet en est la figure naturelle.

Rumi, le grand poète mystique persan, utilise souvent l’image du perroquet dans ses poèmes : l’âme humaine comme perroquet qui imite la beauté divine sans encore la comprendre pleinement, mais dont l’imitation est déjà une forme d’amour et de mouvement vers la vérité.

Rêver d’un perroquet

Rêver d’un perroquet est souvent associé à des questions de communication et de parole. Est-ce que vous exprimez vraiment ce que vous pensez et ressentez ? Ou répétez-vous des paroles apprises, des formules toutes faites, sans vous engager personnellement dans ce que vous dites ?

Un perroquet coloré et joyeux dans un rêve peut signaler une période de communication créative et joyeuse, une facilité à s’exprimer et à se faire comprendre. La couleur du perroquet peut aussi avoir une signification : rouge pour la passion et l’action, vert pour la croissance et la guérison, bleu pour la communication et la vérité.

Un perroquet silencieux dans un rêve, qui ne parle pas, peut signaler quelque chose que vous n’osez pas dire, une vérité retenue. Ou au contraire, un moment de sagesse où vous choisissez le silence plutôt que la parole.

Le perroquet comme animal totem

Ceux pour qui le perroquet est un animal guide possèdent, selon les traditions, un don naturel pour la communication, le langage et la transmission. Ce sont souvent des personnes qui apprennent facilement les langues, qui s’adaptent à différents registres de communication, qui peuvent parler à n’importe qui de n’importe quoi.

Le totem perroquet est aussi associé à la créativité verbale et artistique. Les conteurs, les poètes, les acteurs, les musiciens qui travaillent avec la voix ont souvent une affinité naturelle avec l’énergie du perroquet.

L’ombre du totem perroquet est la tendance à trop parler, à répéter sans réfléchir, à utiliser le langage de façon superficielle plutôt que profonde. La leçon du perroquet est de distinguer les paroles qui transmettent quelque chose de vrai de celles qui ne sont que bruit.

L’intelligence du perroquet

Les recherches scientifiques récentes ont complètement révolutionné notre compréhension de l’intelligence du perroquet. Les gris du Gabon et certaines espèces de cacatoès ont démontré des capacités cognitives comparables à celles de primates ou de jeunes enfants : résolution de problèmes, utilisation d’outils, reconnaissance de soi dans le miroir, comptage, compréhension symbolique.

Cette intelligence, qui n’était pas attendue chez des oiseaux (dont le cerveau est structurellement très différent de celui des mammifères), a conduit les neuroscientifiques à reconsidérer leurs modèles de la conscience et de l’intelligence. L’intelligence n’est peut-être pas liée à une structure cérébrale particulière mais à une organisation fonctionnelle qui peut prendre des formes très différentes.

Le perroquet, en démontrant une intelligence complexe dans un corps radicalement différent du nôtre, nous rappelle que la conscience et la capacité symbolique ne sont pas des exclusivités humaines. C’est une leçon d’humilité que la symbolique du perroquet porte depuis des millénaires.

Le perroquet, oiseau du langage vivant

Ce que le perroquet nous dit, finalement, c’est quelque chose sur la nature du langage lui-même. Les mots ne sont pas nos propriétés. Ils circulent, ils se transmettent, ils traversent des frontières inattendues. Un perroquet qui répète un mot humain dit quelque chose de vrai sur le fait que le langage est une réalité partagée, pas une possession privée de l’espèce humaine.

Et peut-être que dans chacune de nos paroles, il y a aussi quelque chose de « perroquetesque » : des formules héritées, des mots appris que nous répétons parfois sans en saisir toute la profondeur. La sagesse n’est pas de ne jamais répéter, mais de répéter avec conscience, de s’approprier les paroles transmises jusqu’à les vivre vraiment.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie