Plaine : signification, symbolique et horizon de la liberte
La plaine est le paysage de l’horizon. Là où la montagne oblige le regard vers le haut, la plaine l’invite à se perdre vers l’avant, vers l’infini. Ces deux formes géographiques sont les opposés complémentaires du paysage humain, et leur symbolique est à la mesure de cette opposition.
Dans mes recherches sur les paysages et leur symbolique, j’ai souvent été frappée par le fait que la plaine est moins étudiée que la montagne, moins glorifiée, moins sacralisée. Elle paraît ordinaire, quotidienne, fonctionnelle. Et pourtant, les civilisations qui se sont développées dans les grandes plaines du monde (les steppes d’Asie centrale, les prairies d’Amérique du Nord, les plaines de Mésopotamie) ont des cosmologies et des visions du monde d’une richesse extraordinaire.
Ce que vous trouverez dans cet article
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Etymologie et description
Le mot « plaine » vient du latin plana, féminin de planus (plan, flat, plat). Ce radical planus a donné « plan », « planer », « planète » (corps céleste qui « plane »), et via le grec platys, « plat » et « plate-forme ». La plaine est donc étymologiquement « ce qui est flat », ce qui n’a pas de relief.
Géographiquement, les grandes plaines du monde sont parmi les espaces les plus étendus : la steppe eurasienne s’étend sur plus de 8000 km de la Hongrie à la Mandchourie. Les Grandes Plaines d’Amérique du Nord couvrent plus de 1,3 million de km². Les plaines alluviales des grands fleuves (Nil, Tigre-Euphrate, Gange, Huang He) sont les berceaux des plus anciennes civilisations.
L’horizon de la plaine
Le premier symbolisme de la plaine est l’horizon. En plaine, on voit loin. Très loin. L’horizon est visible, défini, mais jamais atteignable. Cette qualité de l’horizon – toujours visible mais toujours repoussé à mesure qu’on avance – en fait une métaphore puissante de l’espérance et du désir.
L’horizon de la plaine dit l’infini accessible à la vue mais inaccessible physiquement. Il y a quelque chose de frustrant et de magnifique dans cela. La plaine est le paysage de ceux qui regardent au loin, qui visent quelque chose qui toujours se déplace devant eux.
Les peuples nomades de la plaine
Les peuples nomades des grandes steppes (Mongols, Kazakhs, Scythes, Huns…) ont développé une relation à l’espace radicalement différente de celle des peuples sédentaires des montagnes et des forêts. Pour eux, la plaine n’est pas une contrainte : c’est une liberté. Elle permet le mouvement, la mobilité, l’adaptation.
La yourte mongole, avec son architecture circulaire et portable, est l’expression architecturale parfaite de cette philosophie de la plaine. Elle dit : je suis chez moi où que je sois sur cette étendue infinie. L’espace est ma maison.
Gengis Khan et ses successeurs ont bâti le plus grand empire terrestre de l’histoire précisément à partir de cette mobilité de la plaine. La steppe n’était pas un obstacle mais une autoroute pour la cavalerie mongole. Voir la plaine comme un avantage plutôt que comme une limitation est une forme de sagesse géographique.
La steppe et la savane
Les steppes d’Asie centrale et les savanes d’Afrique sont les grandes plaines de l’hémisphère oriental. La savane africaine, en particulier, est symboliquement très chargée : c’est le berceau de l’humanité, le paysage originel de l’Homo sapiens.
La théorie de la « biophilie » de E.O. Wilson suggère que les humains ont une préférence évolutive pour les paysages de savane : des étendues ouvertes avec quelques arbres, visibilité sur de longues distances, présence d’eau à proximité. Ce serait le paysage « home » de notre espèce, celui pour lequel notre cerveau s’est développé sur des millions d’années.
La plaine fertile
Les grandes plaines alluviales sont les greniers du monde depuis l’Antiquité. La Mésopotamie (« la terre entre les fleuves ») était une plaine alluviale entre le Tigre et l’Euphrate. L’Egypte était (et reste) le long couloir fertile de la plaine du Nil. L’Inde a la plaine indo-gangétique. La Chine le long des fleuves Jaune et Bleu.
Cette fertilité de la plaine irriguée est à l’origine des premières grandes civilisations sédentaires. La plaine comme mère nourricière, comme source d’abondance, est une dimension symbolique fondamentale qui complète (sans la contredire) la dimension de liberté et d’ouverture.
La plaine et la vulnerabilite
La plaine est aussi un espace de vulnérabilité. Pas de protections naturelles, pas de reliefs pour s’abriter, visibilité totale dans toutes les directions. Cette exposition totale est la contrepartie de la liberté de la plaine.
Cette vulnérabilité de la plaine a engendré des stratégies de défense particulières : les fortifications encastrées dans le sol (comme les souterrains refuges de nombreuses régions de plaine française), les villes fortifiées au milieu des champs ouverts, les armées de cavalerie rapide. La plaine oblige à une mobilité défensive que la montagne ne nécessite pas.
La plaine et la liberté
La plaine est l’espace de la liberté dans l’imaginaire occidental. « L’herbe est verte de l’autre côté » dit quelque chose sur la fascination pour l’espace ouvert et infini. Les récits d’aventure américains, de Fenimore Cooper à Cormac McCarthy, sont des récits de plaine, d’espace ouvert, de frontière qui recule.
Le « wide open spaces » (vastes espaces ouverts) des chansons country américaines est une expression de liberté indissociable de l’idée de plaine. L’horizon qui se déplace toujours plus loin est la liberté : le champ du possible toujours ouvert, jamais fermé.
La plaine dans l’art
La plaine a inspiré une grande tradition picturale dans des cultures très différentes. Les peintures de Rembrandt, Ruisdael et les maîtres hollandais du 17e siècle sont souvent des paysages de plaine, avec de vastes cieux et des horizons bas. Cette tradition picturale dit quelque chose sur la relation des peuples de plaine à leur paysage.
Les peintres impressionnistes français ont souvent travaillé dans les plaines de l’Ile-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Monet à Giverny, Pissarro dans la vallée de l’Oise : ces paysages de plaine ouverte ont produit certaines des oeuvres les plus importantes de l’art occidental.
Psychologie de la plaine
En psychologie des espaces, la plaine et la montagne induisent des états psychiques différents. La montagne suscite souvent de l’awe (émerveillement mêlé de respect), une forme d’humilité face à la grandeur. La plaine peut induire un état méditatif, une certaine dissolution de l’ego dans la vastitude.
Les pratiques de méditation à l’air libre en pleine nature choisissent souvent des espaces ouverts, proches de la plaine, précisément pour cet effet d’expansion de la conscience que l’espace ouvert favorise.
La plaine, espace du possible
La plaine dit quelque chose d’essentiel sur un certain type de liberté : non pas la liberté de s’élever (c’est la montagne), mais la liberté de s’étendre, de se déployer horizontalement, d’aller dans n’importe quelle direction. C’est une liberté de choix, d’orientation, d’appartenance à un espace illimité.
Et dans cette liberté, il y a aussi une responsabilité : en plaine, on est visible. On ne peut pas se cacher. On doit être ce qu’on est, pleinement, sans les reliefs qui masquent et protègent. La plaine invite à l’authenticité par l’exposition.
Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie