Poireau : signification, symbolique et emblème des nations
Le poireau est peut-être le légume qui m’a le plus surprise dans mes recherches symboliques. Quand j’ai commencé à explorer sa symbolique, je pensais trouver peu de choses, et j’ai trouvé une histoire extraordinairement riche, mêlant les batailles de nations, les vertus médicales des anciens, les traditions galloises vivantes jusqu’à aujourd’hui, et une symbolique de la droiture et de l’intégrité qui m’a vraiment touchée.
Le poireau est l’emblème national du Pays de Galles. C’est un fait bien connu, mais qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Pourquoi un pays a-t-il choisi un légume comme symbole de son identité ? Pourquoi, parmi tous les végétaux possibles, ce long fût blanc et vert couronné de feuilles ? La réponse à cette question nous emmène dans une histoire de courage, de bataille et d’identité qui dit quelque chose de profond sur ce légume ordinaire.
Ce que vous trouverez dans cet article
- Le poireau dans les civilisations antiques
- Le poireau, emblème national du Pays de Galles
- La symbolique de la droiture et de l’intégrité
- Le poireau dans la médecine symbolique
- Le poireau dans les traditions populaires européennes
- Le poireau dans les rêves
- Le poireau et la psychologie
- Le poireau et les alliacées dans la spiritualité
- Conclusion : la leçon du poireau
Le poireau dans les civilisations antiques
Le poireau (Allium porrum) est cultivé depuis au moins 4000 ans. Des représentations de poireaux ont été trouvées dans des tombeaux égyptiens de l’Ancien Empire (2700-2200 av. J.-C.), et des textes médicaux égyptiens en font mention comme remède. Comme son cousin l’ail, le poireau était probablement inclus dans les rations des bâtisseurs des pyramides.
Dans la Bible hébraïque, le poireau est mentionné dans le livre des Nombres (11:5), quand les Hébreux en train d’errer dans le désert se souviennent avec nostalgie des aliments qu’ils mangeaient en Égypte : « Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte gratuitement, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et des aulx. » Cette nostalgie du poireau perdu témoigne de son importance dans l’alimentation de l’Égypte ancienne et de son rôle comme symbole du « chez soi » perdu.
L’Empereur romain Néron (37-68 ap. J.-C.) avait une dévotion particulière pour les poireaux, qu’il consommait en grande quantité en croyant que cela améliorait sa voix. Cette anecdote lui a valu le surnom de « porrophage » (mangeur de poireaux). Si elle est peu flatteuse pour l’Empereur, elle témoigne de la croyance ancienne dans les vertus du poireau pour la voix et la gorge.
En Grèce antique, le poireau était associé à la clairvoyance et à l’amélioration de la vue. On croyait qu’il renforçait la vision nocturne. Cette association entre le poireau et la vision, qui se retrouve aussi dans d’autres alliacées, est symboliquement intéressante : une plante qui améliore la façon dont on voit les choses est aussi une plante qui aide à voir plus clairement au sens symbolique.
Le poireau, emblème national du Pays de Galles
L’histoire qui explique pourquoi le poireau est devenu l’emblème national du Pays de Galles est une histoire de bataille. Selon la tradition (et les historiens débattent encore sur les détails), lors d’une bataille contre les Saxons au VIe siècle, sous la conduite du roi Cadwaladr, les soldats gallois se distinguèrent des saxons en portant des poireaux dans leur coiffure. Saint David (patron du Pays de Galles) aurait recommandé ce signe de ralliement végétal. La victoire galloise aurait sanctifié le légume comme emblème national.
Cette histoire, quelle que soit sa vérité historique, révèle quelque chose de beau sur le rapport des Gallois à leur emblème : c’est un légume humble, ordinaire, accessible à tous, pas une fleur rare ou un animal noble. Choisir le poireau comme emblème national, c’est choisir quelque chose qui appartient à tous les Gallois, du plus humble au plus noble. C’est une démocratisation du symbole national.
La Saint-David (1er mars), fête nationale du Pays de Galles, est encore aujourd’hui célébrée avec le port d’un poireau ou d’une jonquille (les deux sont des emblèmes gallois). Voir des Gallois porter un poireau dans leur boutonnière ou sur leur chapeau, parfois de bonne taille, est une image à la fois drôle et touchante d’un peuple qui assume pleinement son légume national.
Ce qui m’intéresse dans cette symbolique nationale, c’est ce qu’elle dit des valeurs galloises. Un peuple qui choisit un légume robuste, qui pousse dans les terrains difficiles, qui résiste aux intempéries, qui est à la fois nourrissant et tenace, dit quelque chose sur lui-même : nous sommes simples, forts, enracinés dans la terre, pas dans les ornements.
La symbolique de la droiture et de l’intégrité
Le poireau a une forme remarquablement droite. Son fût blanc, parfaitement cylindrique, qui monte droit de la terre, est une image naturelle de la droiture au sens propre comme au sens figuré. Dans les traditions symboliques qui travaillent avec les formes végétales, un légume droit est souvent associé à l’intégrité, à la droiture morale, à la cohérence entre l’intérieur et l’extérieur.
Cette symbolique de la droiture est cohérente avec le rôle du poireau comme emblème de bataille et de résistance. Les soldats gallois qui portaient le poireau combattaient pour leur droit à exister comme peuple, à maintenir leur langue et leur culture. Il y a une droiture dans ce combat qui correspond bien à l’image du poireau dressé.
Dans les traditions populaires du nord de l’Europe, le poireau est souvent associé à la solidité et à la persévérance. C’est une plante des longs hivers, qui continue à croître lentement dans le froid, qui ne se précipite pas mais qui ne renonce pas non plus. Cette qualité de persistance tranquille est une forme de droiture temporelle : rester dans le cap, ne pas se laisser dévier.
Les couches concentriques du poireau, qui révèlent, quand on le coupe, des cercles parfaits d’un blanc immaculé, sont une image de la pureté intérieure. Comme l’oignon, le poireau est une plante des couches et des profondeurs. Mais là où l’oignon est piquant et provoque des larmes, le poireau est plus doux, plus délicat. Sa profondeur est accessible, sa beauté intérieure ne coûte pas de larmes.
Le poireau dans la médecine symbolique
La médecine hippocratique utilisait le poireau pour les affections respiratoires et les maux de gorge, ce qui est cohérent avec la croyance de Néron en ses vertus pour la voix. Cette utilisation médicale pour la gorge et les voies respiratoires a une résonance symbolique intéressante : la gorge est le siège de la parole, de l’expression, de la communication. Une plante qui soigne la gorge est aussi, symboliquement, une plante qui aide à s’exprimer clairement.
Dans la médecine médiévale européenne, le poireau était un légume de grande valeur thérapeutique. On lui attribuait des vertus diurétiques, dépuratives et fortifiantes. Dans le système des quatre humeurs, le poireau était considéré comme tempéré, c’est-à-dire équilibré, ni trop chaud ni trop froid, ni trop sec ni trop humide. Cette tempérance le rendait approprié à une large gamme de conditions.
Le soufre contenu dans le poireau (comme dans tous les alliacées) lui confère des propriétés antiseptiques et antibactériennes réelles. Ce soufre, nous l’avons vu avec l’ail, est symboliquement associé dans les traditions alchimiques à la transformation et à l’énergie active. Le poireau, plus doux que l’ail, porte ce principe soufré de façon tempérée, ce qui correspond à sa symbolique générale de plante équilibrée.
Dans les traditions populaires françaises et belges, le bouillon de poireau était le remède classique pour les régimes d’amaigrissement et les cures de purification. La « soupe au poireau », simple et efficace, était aussi un remède pour les convalescents. Cette dimension curative, concrète et accessible, est une belle image de la sagesse populaire du poireau.
Le poireau dans les traditions populaires européennes
Dans de nombreuses régions d’Europe, le poireau était le légume d’hiver par excellence, celui qui était là quand tout le reste avait disparu du jardin. Cette présence dans les moments difficiles, cette capacité à nourrir quand les autres légumes manquent, lui a conféré une symbolique de fidélité et de soutien inconditionnel.
Dans les contes populaires nordiques et celtiques, on trouve parfois le poireau comme objet magique ou comestible doté de vertus particulières. Ces présences dans le folklore témoignent de la place du poireau dans l’imaginaire populaire, au-delà de son usage strictement culinaire.
Dans les traditions de jardinage symbolique, planter du poireau dans son jardin était censé apporter stabilité et robustesse à la maison et à ses habitants. Sa croissance lente mais assurée était une image de ce qu’on souhaitait pour sa propre famille : une progression régulière, sans hâte excessive, vers une pleine maturité.
Le poireau dans les rêves
Rêver de poireau est généralement associé à des thèmes de force tranquille et de soutien fiable. Un beau poireau droit et sain en rêve peut indiquer une période de stabilité et de solidité dans les relations ou dans les projets professionnels. Le poireau, dans sa droiture, est une belle image de ce sur quoi on peut compter.
Manger un potage de poireau en rêve est souvent associé à une période de convalescence intérieure, de régénération tranquille après une période difficile. Le bouillon de poireau, doux et nourrissant, est un remède de confort que beaucoup d’entre nous associent à l’enfance et aux soins maternels.
Un jardin plein de poireaux dans un rêve peut indiquer un sentiment d’abondance tranquille, de richesse simple et fondamentale. Ce type de rêve est souvent un signe de contentement avec ce qu’on a, d’une forme de gratitude pour les choses essentielles.
Le poireau et la psychologie contemporaine
La symbolique du poireau comme plante de la droiture et de l’intégrité résonne avec les travaux contemporains sur l’authenticité. Vivre avec intégrité, être cohérent entre ses valeurs et ses actions, entre son intérieur et son extérieur, est l’une des dimensions importantes du bien-être psychologique selon la psychologie positive. Le poireau, avec sa droiture formelle et ses couches d’un blanc pur, est une image de cette cohérence intérieure-extérieure.
La dimension « plante des moments difficiles », celle qui nourrit quand le reste manque, parle de la résilience et de la fiabilité. Dans les relations humaines, les personnes qui sont là dans les moments difficiles, qui ne disparaissent pas quand c’est compliqué, qui continuent à soutenir même dans le froid de l’hiver symbolique, sont les plus précieuses. Le poireau est peut-être leur végétal emblème.
Le poireau et les alliacées dans la spiritualité
Le poireau appartient à la famille des alliacées, avec l’ail, l’oignon, la ciboulette, l’échalote. Cette famille végétale a une place ambivalente dans les traditions spirituelles : tantôt vénérée pour ses vertus protectrices et médicinales, tantôt proscrite dans les contextes de méditation intense pour son énergie trop « stimulante ».
Le poireau, plus doux que l’ail et l’oignon, occupe une position intermédiaire dans cette ambivalence. Son énergie est active mais tempérée, fortifiante mais non agressive. Dans une symbolique végétale de l’équilibre, le poireau représente peut-être le chemin du milieu entre la puissance de l’ail et la douceur des plantes aromatiques.
Dans certaines traditions de médecine énergétique, le poireau est utilisé pour « ancrer » et « centrer » les personnes qui ont tendance à se disperser ou à se perdre dans les abstractions. Sa forme droite et son ancrage dans la terre en font une plante de réenracinement, un rappel du concret et de la solidité.
La leçon du poireau : la noblesse du simple
Ce que j’aime dans la symbolique du poireau, c’est qu’elle subvertit doucement l’idée que la noblesse vient de la rareté ou de l’éclat. Les Gallois qui ont choisi ce légume ordinaire comme emblème de leur nation ont fait quelque chose de courageux et de sage à la fois : ils ont dit que la noblesse peut habiter le simple, que la fierté n’a pas besoin de plumes de paon pour être réelle.
Le poireau droit dans son sillon, blanc et vert, patient, nourrissant, fiable : il dit quelque chose d’essentiel sur ce que signifie être fort sans en avoir l’air, être précieux sans être précieux. C’est peut-être la leçon la plus humaine et la plus accessible de toute la symbolique végétale.
Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie