Pomme : signification, symbolique et sens cache d'un fruit universel
Je me souviens avoir mordu dans une pomme un soir d’automne, en Normandie, et avoir soudain pensé à toutes les pommes de l’histoire. La pomme d’Eve et d’Adam. La pomme d’or des Hespérides. La pomme de Guillaume Tell. La pomme de Newton. La pomme d’Apple. Ce fruit ordinaire, que l’on trouve dans presque tous les vergers du monde tempéré, à une charge symbolique absolument extraordinaire. Aucun autre fruit ne concentre autant de sens.
Dans mes recherches en anthropologie symbolique, la pomme m’a toujours fascinée précisément parce qu’elle semble capable de porter des significations contradictoires sans jamais se contredire. Elle est à la fois le péché originel et l’immortalité, la connaissance et la tentation, la simplicité domestique et la beauté divine. Cette polysémie en fait un objet d’étude particulièrement riche.
Ce que vous trouverez dans cet article
- #ancre-etymologie-pomme Etymologie et histoire de la pomme
- #ancre-eden-pomme La pomme d’Eden et le peche originel
- #ancre-mythologie-pomme La pomme dans la mythologie grecque
- #ancre-celte-pomme La pomme dans les traditions celtes
- #ancre-nordique-pomme La pomme dans la mythologie nordique
- #ancre-conte-pomme La pomme dans les contes et fairy tales
- #ancre-newton-pomme La pomme de Newton et la science
- #ancre-corps-pomme La pomme et le corps humain
- #ancre-vie-pomme La pomme dans la vie quotidienne et la culture
- #ancre-conclusion-pomme Conclusion
Etymologie et histoire de la pomme
Le mot « pomme » vient du latin poma, pluriel de pomum, qui désignait à l’origine tout fruit en général, pas seulement la pomme. Ce glissement sémantique, par lequel un terme générique s’est spécialisé pour désigner un fruit particulier, dit quelque chose sur la place centrale que la pomme a occupée dans l’alimentation et l’imaginaire européen.
La pomme est l’un des fruits les plus anciennement cultivés par les humains. Des traces de consommation de pommes sauvages remontent au néolithique en Europe centrale et au Proche-Orient. Le pommier sauvage (Malus sylvestris) était présent dans toute l’Europe avant même sa domestication. C’est un fruit qui nous accompagne depuis les temps les plus reculés.
En latin, un problème important se pose pour comprendre la symbolique biblique de la pomme : le mot malum signifie à la fois « pomme » et « mal ». Cette homonymie, qui n’était pas intentionnelle mais qui a eu des conséquences symboliques considérables, a largement contribué à l’identification du fruit interdit du jardin d’Eden avec une pomme. Le fruit du « Mal » (malum) est devenu la « pomme » (malum). Un accident linguistique qui a changé l’histoire de la symbolique.
Le nom scientifique du genre des pommiers, Malus, porte encore cette ambivalence. Cultiver des pommiers, c’est, étymologiquement, cultiver le « mal ». Cette ironie n’a pas échappé aux poètes et aux symbolistes.
La pomme d’Eden et le péché originel
La Genèse ne précise pas quel fruit Eve offre à Adam dans le jardin d’Eden. Elle parle simplement du « fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». C’est la tradition postérieure, notamment à travers les représentations artistiques médiévales et la confusion latine entre malum (pomme) et malum (mal), qui a fixé l’identification de ce fruit avec la pomme.
Ce qui m’a toujours frappée dans ce récit, c’est que le fruit interdit n’est pas celui de la vie ou du plaisir, mais celui de la connaissance. La tentation est intellectuelle avant d’être sensuelle. Manger ce fruit, c’est accéder à la conscience du bien et du mal, à la réflexivité morale. C’est devenir, en un sens, « comme Dieu ». La pomme est le symbole de l’éveil de la conscience humaine.
On peut lire ce récit de façons très différentes. Pour la tradition théologique chrétienne majoritaire, c’est le récit d’une désobéissance et d’une chute qui a besoin d’être rachetée. Pour d’autres lectures (gnostiques, féministes, jungniennes), c’est le récit d’une nécessaire individuation : la conscience ne peut pas rester dans le paradis de l’innocence, elle doit manger le fruit de la connaissance pour devenir pleinement humaine.
La pomme de l’Eden dit quelque chose d’essentiel sur la condition humaine : nous sommes des créatures qui ne peuvent pas s’empêcher de vouloir savoir. La curiosité est notre nature profonde, et c’est elle qui nous a chassés du paradis et qui fait de nous ce que nous sommes.
La pomme dans la mythologie grecque
La pomme d’or des Hespérides est l’un des trésors les plus convoités de la mythologie grecque. Ces pommes magiques, gardées par les Hespérides (les filles du soir) et le dragon Ladon, accordaient l’immortalité à celui qui les mangeait. L’un des douze travaux d’Hercule était précisément d’aller en chercher une.
La pomme d’or de la Discorde est à l’origine de la guerre de Troie. Eris, déesse de la discorde, jalouse de ne pas avoir été invitée aux noces de Thétis et Pélée, lançà une pomme d’or avec l’inscription « A la plus belle » (Kallisti). Héra, Athéna et Aphrodite se disputèrent le titre. Paris dut choisir, et choisit Aphrodite qui lui avait promis l’amour d’Hélène. Ce choix déclencha la guerre de Troie.
Une seule pomme, et dix ans de guerre. La symbolique est puissante : la beauté, le désir et la vanité sont des forces plus destructrices qu’on ne le croit. La pomme d’or révèle les désirs cachés des dieux et des hommes, et de cette révélation naît le conflit.
Atalante, la chasseresse vierge qui refusait tout prétendant, fut défiée par Hippomène à une course. Si elle le battait (ce qui semblait certain), il mourrait. Hippomène obtint d’Aphrodite trois pommes d’or, qu’il lança devant Atalante pendant la course. Chaque fois qu’elle se baissait pour ramasser une pomme, il la distançait. Il gagana la course et obtint Atalante. Là encore, la pomme est le symbole de la tentation, du désir qui détourne du chemin.
La pomme dans les traditions celtes
Dans les traditions celtes, la pomme est associée à l’Autre Monde, au pays des immortels et des fées. Avalon, l’île légendaire où fut transporté le roi Arthur après sa dernière bataille, signifie littéralement « l’île des pommes » (du celte abal, pomme). C’est un lieu de guérison et d’immortalité, hors du temps ordinaire.
La pomme coupée horizontalement révèle une étoile à cinq branches (le pentagramme) formée par les loges des pépins. Ce detail, bien connu des traditions celtiques et wiccanes, a contribué à faire de la pomme un symbole magique et sacré. Offrir une pomme coupée à quelqu’un était un geste chargé de sens, une invitation à voir la magie cachée dans l’ordinaire.
Dans la tradition irlandaise, l’arbre aux pommes dorées est présent dans de nombreux récits mythologiques. Les héros qui se rendent dans l’Autre Monde y trouvent souvent un arbre qui donne des pommes merveilleuses. Ces pommes peuvent nourrir des armées entières sans jamais s’épuiser, ou accorder des visions, ou guérir toutes les blessures.
Le cidre, boisson fermentée de pomme, a joué un rôle rituel dans certaines pratiques celtiques, notamment lors des fêtes de Samhain (Halloween). La pomme transformée en breuvage intoxicant devenait une porte vers les états altérés de conscience, un passage vers l’Autre Monde.
La pomme dans la mythologie nordique
Dans la mythologie nordique, les pommes d’Idun (ou Idunn) sont le secret de l’immortalité des dieux. Idun est une déesse qui garde un coffret magique contenant des pommes dorées. Chaque matin, les dieux (les Ases) mangent de ces pommes pour rester jeunes et immortels.
Dans le mythe, le géant Thiazi kidnappe Idun et s’empare de ses pommes. Les dieux commencent à vieillir, leurs cheveux blanchissent, leurs corps se courbent. Loki doit alors aller chercher Idun pour ramener l’immortalité à Asgard. Ce mythe dit quelque chose de profond : la jeunesse et la vie elle-même dépendent d’un secret précieux, facilement perdu, qu’il faut activement protéger et parfois reconquérir.
Cette relation entre la pomme et l’immortalité se retrouve donc dans la mythologie celte (Avalon), grecque (Hespérides) et nordique (Idun). Cette convergence n’est probablement pas le fruit du hasard mais le signe d’une intuition symbolique partagée dans les traditions indo-européennes : la pomme comme fruit de la vie immortelle.
La pomme dans les contes et fairy tales
La pomme empoisonnée que la reine sorcière offre à Blanche-Neige est l’une des images les plus reconnaissables des contes populaires. Cette pomme, belle à l’extérieur (rouge, brillante, appétissante) et mortelle à l’intérieur, est une figure du danger caché sous la séduction. C’est la pomme de l’Eden revisitée : la beauté qui cache la mort, le désir qui mène à la chute.
Dans les contes populaires, offrir une pomme à quelqu’un est souvent un geste ambigu. Cela peut être un don d’amour et de santé (l’expression anglaise « an apple a day keeps the doctor away » en garde la trace bénéfique), mais aussi une tentation ou un piège. La pomme des contes est rarement neutre.
Le motif du pommier magique qui ne révèle ses fruits qu’à celui qui est digne de les cueillir est présent dans de nombreuses traditions : il faut être pur, courageux, ou possédeur d’une vertu particulière pour obtenir les pommes miraculeuses. Le fruit devient une récompense morale, un symbole de mérite.
La pomme de Newton et la science
La pomme de Newton est peut-être la plus célèbre anecdote de l’histoire des sciences, même si son caractère historiquement précis est incertain. En 1666, Isaac Newton, rentré dans sa maison familiale de Woolsthorpe pour fuir la Grande Peste qui ravageait Cambridge, aurait vu une pomme tomber d’un arbre et en aurait tiré l’idée de la gravitation universelle.
Cette histoire, rapportée notamment par Voltaire, a peut-être été embellie au fil du temps. Mais sa symbolique est puissante : une pomme tombe, et un homme comprend que la Lune « tombe » aussi vers la Terre de la même façon. L’analogie simple, quotidienne, entre une pomme et la Lune est le type même de la pensée scientifique : voir le même principe dans des phénomènes apparemment sans rapport.
La pomme de Newton dit quelque chose sur la démarche scientifique : l’émerveillement devant les choses ordinaires, la capacité à se poser des questions « stupides » en apparence (pourquoi les objets tombent-ils vers le bas ?) qui ouvrent sur des vérités fondamentales. La pomme comme symbole de la curiosité fertile.
La pomme et le corps humain
La « pomme d’Adam » (ou cartilage thyroïde proéminent) est une métaphore anatomique directement issue du récit biblique : c’est le morceau de la pomme interdite qui serait resté coincé dans la gorge d’Adam. Cette expression anatomique populaire dit à quel point la symbolique de la pomme a pénétré notre façon de nommer notre propre corps.
La peau de la pomme, rouge ou verte, son croquant, sa jutosité, sa douceur sucrée avec une légère acidité : la pomme est un fruit qui engage tous les sens. Cette richesse sensorielle a contribué à sa place dans l’imaginaire du désir et de la tentation. La pomme est séduisante avant d’être mangée.
Les propriétés nutritionnelles de la pomme (fibres, vitamines, antioxydants) ont confirmé scientifiquement l’intuition populaire de « la pomme qui éloigne le médecin ». Ce fruit dont la symbolique est si chargée de mort (empoisonnée, péché originel) est aussi l’un des fruits les plus sains qui soient. Encore une ambivalence féconde.
La pomme dans la vie quotidienne et la culture
Le logo d’Apple, la firme technologique fondée par Steve Jobs, est une pomme croquée. Ce choix graphique n’est évidemment pas anodin. La pomme d’Apple évoque simultanément la pomme d’Eden (la connaissance, le fruit interdit), la pomme de Newton (la science, la découverte) et la pomme de Blanche-Neige (la beauté, la séduction, le danger). Un logo qui concentre trois des grandes pommes de l’imaginaire occidental.
Dans la culture populaire anglophone, l’expression « apple of my eye » (la prunelle de mes yeux, celui ou celle que j’aime plus que tout) confère à la pomme une dimension affective intense. Cette expression, qui vient de la Bible (Psaume 17), associe la pomme à l’amour protecteur et précieux.
La fête de la récolte des pommes, les vergers en fleur au printemps, les tartes aux pommes le dimanche : la pomme est profondément enracinée dans la vie agricole et domestique des régions tempérées. Elle est le fruit du cycle des saisons, du labeur patient, de la transformation (de la fleur au fruit, du fruit au cidre).
« Tomber dans les pommes » (s’évanouir) est une expression française populaire qui associe curieusement la pomme à la perte de conscience. Même dans les expressions les plus triviales, la pomme garde quelque chose de ses dimensions symboliques profondes.
La pomme, miroir de nos désirs et de nos peurs
En fin de compte, ce qui fait de la pomme un symbole si puissant et si durable, c’est qu’elle est à la fois très ordinaire et infiniment chargée de sens. On en croque tous les jours, et pourtant chaque pomme porte en elle l’écho d’Eden, l’ambition d’immortalité des Hespérides, l’initiation des traditions celtes.
La pomme est un fruit qui nous ressemble : elle à une peau lisse qui cache une chair complexe. Elle est sucrée mais avec une légère amertume. Elle peut nourrir et elle peut tuer. Elle est la tentation et la guérison. Peut-être que c’est pour cela que l’humanité lui a confié autant de ses mythes : la pomme est un bon miroir.
Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie