La rhubarbe m’évoque les jardins de l’enfance, ses larges feuilles déployées comme des parasols et ses tiges rouges à l’acidité franche qui font la joie des tartes printanières. Mais cette plante rustique cache une longue histoire : précieuse drogue venue de Chine par la route de la soie, elle valut jadis plus cher que bien des épices. Entre acidité et douceur, médecine et gourmandise, elle porte une symbolique nuancée. Voici ce qu’elle m’inspire.

Sommaire

Étymologie et histoire

Le mot « rhubarbe » vient du latin médiéval rheubarbarum, que l’on a interprété comme « racine barbare » ou « rhubarbe des barbares », c’est-à-dire venue des contrées étrangères, lointaines. Le terme renvoie peut-être aussi au fleuve Rha, ancien nom de la Volga, sur les rives duquel poussait la plante.

Originaire de Chine et d’Asie, la rhubarbe fut d’abord connue en Occident comme une drogue médicinale précieuse, importée à grands frais par la route de la soie pour sa racine aux vertus purgatives. Ce n’est que bien plus tard qu’on en fit un usage culinaire, en consommant ses tiges.

L’acide et la feuille interdite

La rhubarbe est d’abord affaire de contraste. Ses tiges, ou pétioles, offrent une acidité vive, presque mordante, que la cuisine adoucit de sucre pour en faire compotes et tartes. Cette tension entre l’acide et le sucré est sa signature gustative, image d’une saveur qui ne se livre qu’après avoir été apprivoisée.

Un détail m’a toujours frappée : seules les tiges se mangent, car les feuilles, elles, sont toxiques en raison de leur teneur en acide oxalique. La plante offre ainsi le comestible et le dangereux sur un même pied, le don et l’interdit. Il faut connaître la rhubarbe pour en tirer le meilleur sans toucher au néfaste, sagesse de discernement que j’évoque ici sans en faire un conseil pratique.

Symbolique selon les traditions et les usages

En Chine, la rhubarbe est depuis des millénaires une plante médicinale majeure de la pharmacopée traditionnelle, réputée pour purifier et réguler l’organisme. Sa valeur fut telle qu’elle devint une marchandise stratégique du commerce entre l’Orient et l’Occident, symbole d’un savoir venu de loin.

Dans l’imaginaire occidental, la rhubarbe a longtemps gardé cette aura de remède exotique avant de devenir une plante potagère familière, emblème des jardins rustiques et des desserts printaniers. Son acidité en a fait, dans le langage, une métaphore de l’aigreur ou de la réplique piquante, tandis que sa robustesse au jardin évoque la générosité simple de la terre.

Psychologie et archétypes

Sur le plan psychique, la rhubarbe figure pour moi l’archétype de l’acidité féconde, de ce qui, âpre au premier abord, se révèle précieux une fois apprivoisé. Elle évoque ces caractères francs, un peu piquants, dont l’acidité n’est pas méchanceté mais authenticité, et qui gagnent à être connus.

Le contraste entre la tige comestible et la feuille toxique enseigne aussi le discernement. Une même plante peut nourrir et nuire selon ce qu’on en prend. La rhubarbe nous invite à savoir distinguer, dans une situation ou une personne, ce qui est bon à prendre de ce qu’il vaut mieux laisser, à cueillir le fécond sans s’emparer du néfaste.

La rhubarbe dans l’imaginaire et les expressions

La rhubarbe a laissé sa trace dans la langue. « Je te passe la rhubarbe, tu me passes le séné » est une vieille expression désignant des concessions réciproques, des compromis où chacun ferme les yeux sur les défauts de l’autre, la rhubarbe et le séné étant deux purgatifs célèbres.

Songer à la rhubarbe, à ses tiges acides et à ses larges feuilles, évoque souvent la rusticité généreuse, le goût franc, le plaisir simple des saveurs vraies. Elle renvoie à une certaine authenticité, à ce qui ne cherche pas à plaire à tout prix mais offre sa nature telle quelle, à prendre ou à adoucir.

Usages contemporains et résonances intimes

La rhubarbe est aujourd’hui une vedette des jardins et des desserts de printemps, célébrée en tartes, compotes, confitures et même sirops et boissons. Son acidité revient en grâce auprès des cuisiniers qui aiment jouer sur le contraste de l’aigre et du doux.

Dans mon propre rapport à cette plante, la rhubarbe m’invite à apprécier l’acidité féconde de la vie. Elle me rappelle que ce qui est âpre n’est pas à rejeter, qu’il suffit parfois d’un peu de douceur pour révéler la richesse d’une saveur franche, et qu’il faut du discernement pour cueillir le bon en laissant le néfaste.

Questions fréquentes

D’où vient le nom de la rhubarbe ?

Du latin médiéval rheubarbarum, interprété comme « rhubarbe des barbares », c’est-à-dire venue de contrées lointaines, en lien possible avec le fleuve Rha, ancien nom de la Volga, sur les rives duquel elle poussait.

Pourquoi ne mange-t-on que les tiges de la rhubarbe ?

Parce que seules les tiges sont comestibles : les feuilles sont toxiques en raison de leur teneur en acide oxalique. La plante offre ainsi le comestible et le dangereux, d’où sa leçon de discernement.

Que symbolise la rhubarbe ?

Elle incarne l’acidité féconde, l’authenticité franche un peu piquante, et le discernement, par le contraste entre sa tige nourricière et sa feuille néfaste.

La rhubarbe était-elle précieuse autrefois ?

Oui : importée de Chine par la route de la soie comme drogue médicinale, sa racine valut jadis très cher en Occident, au point de devenir une marchandise stratégique du commerce avec l’Orient.

Que signifie l’expression sur la rhubarbe et le séné ?

« Passe-moi la rhubarbe, je te passe le séné » désigne des concessions réciproques, des compromis où chacun ferme les yeux sur les défauts de l’autre, ces deux plantes étant des purgatifs célèbres.

Ce que la rhubarbe nous laisse

La rhubarbe m’apprend que l’âpreté peut être féconde, et qu’un peu de douceur suffit parfois à révéler la richesse d’une saveur franche. Précieuse drogue venue de loin devenue plante des jardins, partagée entre tige nourricière et feuille interdite, elle unit l’acidité à la générosité et appelle au discernement. Elle nous invite à apprécier l’authenticité piquante, et à savoir cueillir le bon en laissant le néfaste.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie.