La tarantule est l’une des araignées les plus mal comprises. Son nom seul évoque la peur, la morsure, le poison. Et pourtant, quand j’ai commencé à creuser dans son histoire symbolique, j’ai trouvé quelque chose d’étonnant : la tarantule est à l’origine d’une tradition de danse et de guérison parmi les plus riches et les plus mystérieuses d’Europe médiévale. Elle n’est pas seulement l’araignée qui fait peur. Elle est l’araignée qui danse.

La symbolique de la tarantule nous emmène dans des territoires que la psychologie moderne commence à peine à revisiter : le rapport entre la maladie, la transe, la danse et la guérison. Ce que les paysans d’Italie du Sud savaient intuitivement au Moyen Age sur les liens entre le corps, l’émotion et le rituel communautaire est d’une sophistication remarquable.

Ce que vous trouverez dans cet article


Portrait de la tarantule

En Europe, le mot « tarantule » désigne généralement la lycose de Tarente (Lycosa tarantula), une grosse araignée brune qui vivait dans les plaines de la région de Tarente, en Italie du Sud (la Pouille). Ce n’est pas la même chose que les « tarantules » d’Amérique (qui sont des mygales), même si les deux partagent une aura de danger et de fascination.

La morsure de la lycose de Tarente est douloureuse mais rarement dangereuse pour un adulte en bonne santé. Et c’est là que commence le mystère : comment une morsure relativement bénigne est-elle devenue, dans la culture populaire italienne médiévale, la cause d’un syndrome spectaculaire nécessitant musique et danse pour être guéri ?

Les véritables « tarantules » au sens américain sont des mygales du genre Theraphosidae. Ce sont de grandes araignées velues, qui peuvent avoir une envergure de pattes de 25 à 30 cm pour les plus grandes espèces. Contrairement à leur réputation, elles sont rarement agressives et leur morsure, bien que douloureuse, est rarement dangereuse pour les humains.

Le tarentisme et la danse de guérison

Le tarentisme est peut-être l’un des phénomènes culturels les plus fascinants que j’ai étudiés. Dans la Pouille médiévale et jusqu’au 20e siècle, des personnes (le plus souvent des femmes) étaient supposément « mordues » par la tarantule et tombaient dans un état de prostration, de mélancolie, de convulsions. La seule façon de les guérir était de les faire danser, pendant des heures ou des jours, au son d’une musique rythmée.

Cette danse de guérison, la pizzica (de « piquer », référence à la morsure), était jouée par des musiciens de la communauté jusqu’à ce que le ou la « tarantata » soit épuisé(e) et guéri(e). Les couleurs utilisées dans la danse, les sons spécifiques, les rythmes : tout était codifié pour correspondre à « la » tarantule qui avait mordu.

L’anthropologue Ernesto De Martino, qui a étudié ce phénomène dans les années 1950, a compris que le tarentisme n’était pas une simple superstition. C’était un système sophistiqué de gestion communautaire des crises psychiques et sociales, notamment des traumatismes, des deuils, des frustrations liées à la condition féminine dans une société patriarcale.

La « morsure de la tarantule » était une façon culturellement acceptée de laisser sortir des émotions refoulées, de traverser une crise, de recevoir l’attention et le soutien de toute la communauté. C’est une thérapie de groupe, une catharsis collective, qui utilise la musique, la danse et le mythe animal pour faciliter la guérison. De ce point de vue, le tarentisme préfigure certaines approches de la psychiatrie communautaire contemporaine.

La tarantelle, danse de possession

La tarantelle est devenue une danse folklorique italienne populaire, mais son origine est directement liée au tarentisme. Le rythme rapide, la circularité des pas, l’intensité croissante sont des héritages directs de la danse de guérison. Danser la tarantelle, c’est danser sur les traces de quelque chose de très ancien.

La musique de la tarantelle est souvent en 6/8, un rythme à six temps qui crée une sensation de roulement ininterrompu, de flux continu. Ce rythme est hypnotique dans les versions traditionnelles les plus rapides, capable d’induire des états altérés de conscience. La musique comme médecine, le rythme comme chemin vers autre chose.

Ce qui me frappe dans le tarentisme, c’est l’idée que certaines blessures ou crises ne peuvent pas être guéries par la raison seule, ni par la simple volonté. Elles nécessitent le corps entier, le mouvement, le son, la communauté. Le traitement n’est pas mental mais physique, rituel, collectif. C’est une sagesse que nos systèmes de santé modernes peinent encore à intégrer pleinement.

Etymologie et origines

Le mot « tarantule » vient du nom de la ville de Tarente (Taranto en italien), dans la région des Pouilles, en Italie du Sud. C’est là que le phénomène du tarentisme a été le plus documenté et le plus intense. La ville de Tarente était une ancienne colonie grecque (Taras), fondée selon la légende par des Spartiates.

La « tarantelle » (la danse) et la « tarantule » (l’araignée) partagent la même étymologie. Le terme « tarantula » apparaît dans les textes médicaux et folkloriques européens à partir du 15e siècle, dans le contexte des descriptions du syndrome du tarentisme.

Ce glissement étymologique de la ville à l’araignée, puis de l’araignée à la danse, dit quelque chose d’important : dans la tradition du tarentisme, l’araignée, la maladie et la guérison forment un tout indissociable. On ne peut pas parler de l’une sans les autres.

La tarantule dans la mythologie

La grande araignée, dont la tarantule est la représentante la plus impressionnante dans l’imaginaire populaire, à une symbolique mythologique profonde. Arachné, la tisseuse grecque dont la compétition avec Athéna lui valut d’être transformée en araignée, a donné son nom au groupe zoologique des arachnides.

Ce mythe d’Arachné dit quelque chose sur la tarantule et ses semblables : l’araignée est la figure du talent artistique qui défie les dieux, de la créativité humaine qui ose se mesurer au divin. Arachné n’a pas été punie parce qu’elle avait mal tissé, mais parce qu’elle avait osé se croire l’égale d’Athéna. La morsure d’arrogance, si l’on veut.

Dans les traditions africaines de l’Ouest, Anansi l’Araignée est un héros culturel et un trickster : il vole les histoires du dieu du ciel, Nyame, et les rapporte aux humains. La tarantule, dans sa gigantesque araignée de la tradition africaine, est une figure de l’intelligence créative qui circule entre les mondes.

La tarantule en Amérique et en Afrique

Pour les Navajos, la femme-araignée (Spider Woman ou Na’ashjé’ii Asdzáá) est une figure créatrice et protectrice de première importance. Elle a enseigné le tissage aux humains et les guide dans les moments de danger. La grande araignée est ici la mère du savoir technique et de la créativité artistique.

Dans les traditions hopi, la grand-mère araignée est une figure de la sagesse ancestrale. Elle tisse le monde, littéralement et métaphoriquement. Sa toile est le réseau des relations entre tous les êtrès vivants.

Les mygales (les vraies tarantules d’Amérique) sont parfois gardées comme animaux de compagnie rituels dans certaines traditions chamaniques mexicaines et centre-américaines. Leur morsure, réservée à des contextes rituels spécifiques, peut induire des états altérés de conscience utilisés dans certaines pratiques. La tarantule comme porte vers l’invisible.

Rêver d’une tarantule

Rêver d’une tarantule provoque souvent un réveil en sursaut, chargé d’une émotion intense. Dans la tradition jungienne, ce type de rêve peut signaler la présence dans la psyché d’une énergie archaïque, primitive, qui cherche à se manifester. L’araignée géante est souvent une figure du féminin instinctif et puissant, de la Grande Mère dans son aspect le plus sombre et le plus fertile.

Si la tarantule est menaçante dans votre rêve, cela peut signifier que vous résistez à une transformation profonde, que vous évitez quelque chose qui demande à être vécu pleinement. La morsure de la tarantule du rêve, comme la morsure rituelle du tarentisme, est peut-être une invitation à « danser », à traverser quelque chose plutôt qu’à le fuir.

Une tarantule paisible ou qui tisse dans votre rêve est souvent un signe positif : vous êtes en train de créer quelque chose de durable, de tisser les fils de votre existence avec soin et sens. La tarantule-tisseuse est la face créatrice de cet animal.

La tarantule comme animal totem

Ceux pour qui la tarantule est un animal guide possèdent, selon les traditions, une capacité rare à naviguer dans les espaces entre les mondes, entre le conscient et l’inconscient, entre le visible et l’invisible. Ce sont souvent des personnes sensibles aux rythmes et aux vibrations subtils de leur environnement.

Le totem tarantule confère une capacité à « sentir » les situations avant de les comprendre intellectuellement, à capter les signaux faibles que d’autres n’entendent pas. Mais il peut aussi indiquer une période de transformation profonde, comparable au tarentisme : quelque chose en vous demande à être dansé, exprimé, libéré par le mouvement plutôt que pensé.

L’enseignement de la tarantule-totem est souvent lié à la patience et à la toile : tout prend du temps. La toile se construit fil à fil. La guérison aussi.

La tarantule dans la nature

Les mygales (tarantules américaines) sont des prédatrices nocturnes qui vivent généralement terriers. Elles peuvent vivre très longtemps : les femelles de certaines espèces atteignent 25 à 30 ans. Cette longévité exceptionnelle les distingue des autres arthropodes et contribue à leur perception comme êtrès de sagesse et de durée.

La mue de la tarantule est un spectacle remarquable : l’araignée se retourne sur le dos, ouvre sa carapace externe et en sort entièrement renouvelée. Cette transformation complète, cette mort symbolique suivie d’une renaissance, est une métaphore de la transformation profonde que la symbolique de la tarantule incarné.

Les poils urticants que certaines mygales d’Amérique peuvent projeter comme mécanisme de défense (ils irritent les yeux et la peau des prédateurs) sont une forme de défense non létale mais efficace. Cette capacité à créer un espace de sécurité sans nécessairement détruire l’adversaire est en elle-même symboliquement intéressante.

La tarantule, l’araignée qui guerit par la danse

Ce que j’emporte de toutes mes recherches sur la tarantule, c’est cette conviction : les paysans de la Pouille médiévale avaient découvert quelque chose de vrai sur la guérison. Certaines blessures ne se soignent pas avec des mots ou des pensées. Elles nécessitent le corps, le rythme, la communauté, la transe. La tarantule, en « mordant » ses victimes, les forçait à danser leur guérison.

Cette sagesse-là, habillée de mythe et de superstition comme elle l’était, portait une vérité que nous redécouvrons aujourd’hui à travers les thérapies somatiques, la danse thérapie, et la neuroscience des traumatismes. La tarantule nous rappelle que le chemin vers la guérison passe parfois par le bas du corps avant de passer par la tête.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie