Vague : signification, symbolique et mouvement de l'inconscient
La vague est l’un de ces phénomènes naturels qui ont quelque chose de presque hypnotique. Regarder des vagues pendant un moment, c’est entrer dans un état de conscience légèrement modifié : le rythme régulier et pourtant toujours changeant, la montée et la descente, le gonflement et le déferlement… il y a dans le mouvement de la vague quelque chose qui parle directement à quelque chose en nous qui est aussi en mouvement, aussi cyclique, aussi impossible à arrêter.
Dans mon exploration de la symbolique des éléments naturels dans la psyché humaine, la vague est l’un des symboles les plus universellement compris sans avoir besoin d’explication. Que vous soyez au bord de la mer, que vous regardiez une peinture de l’océan ou que vous lisiez la description d’une tempête marine, le symbole de la vague touche immédiatement quelque chose d’intérieur. C’est la marque des vrais symboles : ils ne s’expliquent pas, ils se ressentent.
Ce que vous trouverez dans cet article
- La vague dans les mythologies marines
- La symbolique de l’émotion et de l’inconscient
- La vague et le cycle : éternel retour
- La Grande Vague de Kanagawa et l’art
- La vague dans les traditions spirituelles
- La vague dans les rêves
- La vague et la psychologie
- La vague et le surf : maîtrise de l’énergie en mouvement
- Conclusion : se laisser porter par la vague
La vague dans les mythologies marines
Dans pratiquement toutes les mythologies côtières, l’océan et ses vagues sont peuplés de divinités puissantes et imprévisibles. Les dieux de la mer (Poséidon/Neptune, Njord, Tlaloc, Rán) sont des divinités de la vague dans la mesure où la vague est l’expression visible et immédiate de la puissance marine.
Dans la mythologie nordique, Rán est la déesse de la mer qui étend ses filets pour attraper les noyés. Ses neuf filles représentent les différents types de vagues : les longues houles, les vagues courtes et rapides, les vagues de tempête, les vagues qui roulent vers la plage. Ces neuf filles-vagues (Himinglæva, Dufa, Blódughadda, Hefring, Udr, Hrönn, Bylgja, Dröfn, Kolga) sont l’une des descriptions les plus poétiques et les plus précises des différents caractères des vagues dans toute la mythologie mondiale.
Dans la mythologie polynésienne, les vagues sont des ancêtres, des expériences des générations précédentes qui continuent de se manifester dans le présent. La navigation polynésienne, l’une des plus sophistiquées qui ait jamais existé, reposait sur une « lecture » des vagues, des courants et des étoiles qui était autant une pratique spirituelle qu’une technique nautique.
Dans les traditions japonaises, Watatsumi est le dieu de la mer et des vagues, et ses représentations incluent souvent les vagues comme attribut visuel. La vague dans l’art japonais classique (pensez à Hokusai) est à la fois une force naturelle et une présence spirituelle, une force qui peut donner et prendre la vie.
La symbolique de l’émotion et de l’inconscient
L’association entre la vague et l’émotion est l’une des plus intuitives et des plus universelles de la symbolique naturelle. Les émotions ont les mêmes propriétés que les vagues : elles arrivent, elles gonflent, elles atteignent un pic, elles déferlent, elles se retirent. Elles viennent de quelque chose de plus grand et plus profond que nous, comme les vagues viennent de l’océan profond. Et comme les vagues, elles ne peuvent pas être arrêtées, seulement traversées.
Dans la psychologie analytique de Jung, l’océan est l’image par excellence de l’inconscient collectif. Les vagues seraient alors les mouvements de cet inconscient qui remontent à la surface de la conscience : émotions inattendues, souvenirs qui surgissent, pulsions qui s’imposent. Comme les vagues qui arrivent du large, ces mouvements psychiques ont une source profonde que la conscience ne peut pas contrôler, seulement accueillir.
« Je vis venir les vagues » disait Proust pour décrire l’expérience de la mémoire involontaire. Cette image des émotions et des souvenirs comme vagues est profondément juste : ils arrivent de l’intérieur comme les vagues arrivent du large, avec leur propre temporalité, leur propre intensité, leur propre rythme.
La pratique de la « surfer sur ses émotions » (emotional surfing dans les thérapies contemporaines) est une belle transposition de la symbolique de la vague dans la psychologie pratique. Plutôt que de lutter contre les émotions difficiles ou de les fuir, on apprend à les « surfer » : les reconnaître quand elles arrivent, rester stable sur sa planche intérieure pendant qu’elles déferlent, les laisser se retirer naturellement.
La vague et le cycle : éternel retour
Le mouvement des vagues est peut-être l’image la plus accessible du cycle, de l’éternel retour. Les vagues arrivent, déferlent, se retirent, et d’autres vagues arrivent. Cette répétition n’est jamais exactement la même (chaque vague est unique), mais le pattern est constant. C’est une image du temps cyclique, de la nature rythmique de l’existence.
La physique de la vague est elle-même philosophiquement intéressante. Une vague n’est pas un déplacement d’eau : c’est un déplacement d’énergie à travers l’eau. L’eau elle-même reste à peu près au même endroit (dans un mouvement circulaire) pendant que l’énergie avance. C’est une image de la façon dont les formes peuvent paraître se déplacer et changer sans que la substance profonde ne bouge vraiment.
Dans la philosophie orientale, cette propriété physique de la vague résonne avec le concept d’impermanence des formes et de permanence de la nature fondamentale. Les formes passent comme des vagues, mais l’eau (la nature de bouddha, l’atman, le principe originel) reste.
Le philosophe Héraclite comparait le monde à un fleuve en mouvement constant. La vague est une extension naturelle de cette métaphore : non seulement le monde est en mouvement, mais ce mouvement est fait de cycles, de patterns qui se répètent avec des variations infinies.
La Grande Vague de Kanagawa et l’art
La Grande Vague de Kanagawa (Kanagawa-oki nami-ura) d’Hokusai (vers 1831-1833) est l’une des oeuvres d’art les plus reproduites et les plus reconnues au monde. Cette estampe représente une vague géante menaçant des bateaux de pêcheurs, avec le Mont Fuji visible en arrière-plan dans la brume lointaine.
Ce qui est symboliquement remarquable dans cette image, c’est la tension entre la vague (immense, menaçante, éphémère) et le Mont Fuji (petit, lointain, permanent). La vague, si puissante dans l’instant, sera retombée en quelques secondes. La montagne, si minuscule par comparaison, sera là dans mille ans. L’image dit quelque chose sur les différentes temporalités de l’existence.
Dans la tradition japonaise de l’estampe, la vague (nami) est l’un des motifs les plus importants et les plus signifiants. Les vagues représentent la force de la nature, la beauté dangereuse, la dynamique de la vie. L’esthétique japonaise de la vague, avec ses courbes et ses écumes blanc, est l’une des contributions les plus influentes du Japon à l’art mondial.
Dans l’art méditerranéen (peintures de Crète minoenne, mosaïques romaines, céramiques grecques), la vague stylisée est un motif omniprésent qui dit l’amour de la mer, la familiarité avec ses rythmes, la beauté trouvée dans son mouvement infatigable.
La vague dans les traditions spirituelles
Dans de nombreuses traditions spirituelles, l’eau de la mer et ses vagues sont associées au monde de l’inconscient collectif, au monde des ancêtres, aux forces primordiales de la création. Entrer dans l’eau, se laisser envelopper par les vagues, est une expérience de retour aux origines, de dissolution de l’ego dans quelque chose de plus grand.
Dans le bouddhisme, la vague et l’océan sont une image classique de la relation entre l’individu et la totalité. La vague n’est pas séparée de l’océan : elle est une expression temporaire et distincte de l’énergie océanique. De même, l’être individuel n’est pas séparé de la totalité du vivant : il en est une expression temporaire et distinctive.
Dans les traditions de baptême et de purification par l’eau (présentes dans le christianisme, le judaïsme, l’hindouisme et de nombreuses autres traditions), l’immersion dans l’eau ou le contact avec les vagues est un acte de purification et de renaissance. La vague qui déferle sur le corps et qui se retire emporte symboliquement ce qui était souillé ou ancien, laissant derrière elle quelque chose de purifié.
La vague dans les rêves
Rêver de vagues est l’une des expériences oniriques les plus courantes et les plus interprétées. La nature des vagues (douces ou violentes, claires ou sombres, déferlantes ou calmes) dit quelque chose sur l’état émotionnel actuel du rêveur et sur les mouvements de son inconscient.
Une grande vague qui vous submerge dans un rêve peut indiquer une période de forte charge émotionnelle, quelque chose qui vous dépasse, une situation ou une émotion que vous avez du mal à gérer. Être submergé mais survivre dans le rêve dit souvent qu’on a les ressources nécessaires pour traverser cette période.
Des vagues douces et régulières sur une plage ensoleillée indiquent souvent une période de paix intérieure, d’harmonie avec les rythmes de sa vie, d’une relation saine avec ses émotions.
Surfer sur une vague dans un rêve, se laisser porter par son énergie sans en être écrasé, est une image de maîtrise et d’harmonie avec les forces de l’inconscient. C’est l’un des rêves les plus positifs qui soit concernant la vie émotionnelle.
La vague et la psychologie
La symbolique de la vague est directement applicable à la psychologie des émotions. Les thérapies contemporaines basées sur la pleine conscience (mindfulness) utilisent souvent l’image de la vague pour enseigner une approche non-résistante des émotions difficiles : laisser l’émotion arriver comme une vague, l’observer depuis la plage intérieure, la laisser déferlir sans se laisser emporter, et la regarder se retirer.
Cette approche est cohérente avec la recherche en neurosciences sur la durée naturelle des émotions : une émotion non alimentée par la pensée tend à s’épuiser naturellement en 90 secondes à quelques minutes. C’est une « vague » émotionnelle. Ce qui prolonge la souffrance, c’est l’ajout de pensées, de jugements, de résistances autour de l’émotion originale.
Dans la thérapie EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires), le thérapeute demande souvent au patient d”« observer » les souvenirs traumatiques comme s’ils regardaient des vagues depuis une plage. Cette technique de distanciation bienveillante, qui utilise implicitement la métaphore de la vague, est l’une des plus efficaces pour le traitement du PTSD.
La vague et le surf : maîtrise de l’énergie en mouvement
Le surf, sport et pratique culturelle née à Hawaï, est peut-être l’exemple le plus direct de la façon dont les humains peuvent apprendre à travailler avec les vagues plutôt que contre elles. Le surfeur ne lutte pas contre la vague : il entre en relation avec elle, il s’y adapte, il utilise son énergie pour se propulser.
La philosophie du surf a nourri une symbolique contemporaine très riche sur le rapport à ce qui nous dépasse. Le surfeur hawaïen de la tradition ancienne (les ali’i, les nobles) surfait dans le cadre d’une pratique spirituelle, pas simplement sportive. Le surf était une façon de se mettre en relation avec les forces divines de l’océan, une façon d’honorer Kanaloa (dieu de la mer dans la tradition hawaiienne).
La notion de « flow » (état de flux) en psychologie positive, décrite par Mihaly Csikszentmihalyi, est symboliquement proche de la symbolique du surf. Le flow est cet état de conscience optimale où l’action et la conscience se fondent, où les difficultés sont à la limite des capacités, où le temps semble se modifier. Le surfeur en parfaite harmonie avec une bonne vague est peut-être l’image physique la plus juste de cet état.
Se laisser porter par la vague
La vague m’enseigne quelque chose que j’essaie d’appliquer dans ma propre vie et dans mon travail : que les forces qui nous dépassent ne sont pas nécessairement des ennemies. Qu’il y a une intelligence dans le mouvement de l’inconscient, dans les vagues émotionnelles qui surgissent, dans les cycles qui nous portent malgré nous.
Ce que la vague symbolise au fond, c’est la possibilité d’une relation différente avec les forces plus grandes que soi : non pas la lutte ou la capitulation, mais la danse. Apprendre à surfer la vague de sa propre existence.
Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie