Le vent est le phénomène naturel qui m’a toujours le plus émue sur le plan symbolique. Pas parce qu’il est le plus spectaculaire (l’orage ou l’éruption volcanique sont bien plus saisissants), mais parce qu’il est invisible. On ne voit pas le vent. On voit seulement son effet sur les choses : les arbres qui se penchent, les herbes qui ondulent, les cheveux qui s’emmêlent, les vagues qui se forment.

Cette invisibilité de la cause, visible seulement par ses effets, est au coeur de la symbolique du vent dans pratiquement toutes les traditions humaines. Le vent est la métaphore parfaite de l’esprit, de l’âme, de tout ce qui agit sur le monde sans être visible.

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Etymologie et definition

Le mot « vent » vient du latin ventus, de la racine indo-européenne we- qui signifie « souffler, passer ». Cette même racine donne wind en anglais et en allemand, wind en néerlandais. La racine est présente dans des mots comme « ventiler », « éventail », « avent » (qui vient de la même racine).

Le vent est le déplacement d’une masse d’air d’une zone de haute pression vers une zone de basse pression. Ce mouvement est créé par les différences de température et de pression à la surface de la Terre. Le vent est donc une conséquence directe de l’énergie solaire qui chauffe inégalement la surface terrestre.

Les dieux du vent

Presque toutes les mythologies du monde ont des divinités du vent. Dans la mythologie grecque, Éole est le « seigneur des vents », gardien des vents dans une cave d’une île flottante. Il peut les libérer ou les retenir selon la volonté des dieux olympiens. Borée (vent du nord), Notus (sud), Euros (est), Zéphyr (ouest) sont les quatre vents cardinaux personnifiés.

Zéphyr, le vent d’ouest, est particulièrement bienveillant dans la mythologie grecque : il apporte le printemps et est associé à la douceur. Son nom a donné « zéphyr » pour tout vent doux et agréable.

Fujin, le dieu japonais du vent, est représenté comme un démon portant un grand sac de vent sur ses épaules. Vāyu est le dieu vedique du vent, force vitale qui anime tous les êtres. Dans les traditions mésoaméricaines, Quetzalcóatl (le serpent à plumes) est aussi associé au vent sous le nom d’Ehecatl.

Les quatre vents cardinaux

La rose des vents, avec ses quatre directions cardinales, est l’une des structures symboliques les plus universelles. Chaque vent vient d’une direction et porte ses propres qualités : le vent du nord est froid et vigoureux, le vent du sud est chaud, le vent d’est (dans les traditions européennes) annonce le beau temps ou apporte l’exotisme oriental, le vent d’ouest est doux et humide.

Dans les traditions amérindiennes, les quatre vents cardinaux sont des esprits qui gouvernent leur quadrant de l’espace et portent des messages du monde invisible. Les cérémonies commencent souvent par une invocation des quatre vents pour purifier et protéger l’espace rituel.

Le vent dans les religions

Dans la Bible, le vent (ruach en hébreu, pneuma en grec) est simultanément le vent naturel, le souffle de vie et l’Esprit divin. La Genèse dit que « l’Esprit de Dieu se mouvait à la surface des eaux » avant la création. Ce même mot (ruach/pneuma) désigne le souffle, le vent et l’esprit dans toutes leurs dimensions.

La Pentecôte chrétienne est marquée par « un bruit comme celui d’un vent impétueux » qui remplit la salle où se trouvent les apôtres. Le Saint-Esprit descend comme le vent : invisible dans sa nature mais visible dans ses effets.

Dans l’Islam, le vent est un don de Dieu, soumis à sa volonté. Des vents favorables ou défavorables sont signes de la grâce ou du déplaisir divin. Le Coran mentionne « les vents chargés de poussière » envoyés comme signe de la puissance divine.

Le vent comme esprit et souffle

La relation entre le vent et l’esprit (ou l’âme) est présente dans la plupart des langues de façon structurelle. En hébreu ruach = vent/esprit. En grec pneuma = vent/esprit. En latin spiritus = souffle/esprit (de spirare, souffler). En sanskrit prana = souffle vital. En arabe ruh = souffle/âme.

Cette convergence linguistique n’est pas le fruit du hasard. Elle dit une intuition universelle : ce qui anime les êtres vivants (leur « vie », leur « âme ») est analogiquement semblable au vent. Invisible, en mouvement constant, à l’origine des actions visibles, impossible à saisir.

Le vent en chamanisme

Dans les traditions chamaniques de toutes les régions du monde, le vent est un agent de communication avec le monde des esprits. Les chamans parlent aux vents, leur demandent de porter leurs prières et leurs intentions vers les esprits des différentes directions.

Le « chant du vent » ou « médecine du vent » est présent dans de nombreuses traditions amérindiennes. Le vent peut apporter des messages, des guérisons, ou des avertissements. Certains chamans peuvent « appeler » le vent ou « envoyer » des intentions dans une direction spécifique via le vent.

Le vent et le changement

« Quand le vent tourne » dit le changement de direction des événements. « Voir d’où vient le vent » dit anticiper les changements à venir. Ces expressions populaires disent la relation fondamentale entre le vent et l’idée de changement.

Le vent ne demande pas la permission. Il ne s’annonce pas. Il arrive et transforme la situation. Cette façon d’être du vent est une métaphore de certains types de changements dans la vie humaine : les transformations qui viennent de l’extérieur, imprévisibles, inévitables.

Le vent et l’inspiration

Le mot « inspiration » vient du latin inspiratio, de inspirare : souffler dans, insuffler. L’inspiration artistique et créative est donc étymologiquement un souffle reçu de l’extérieur. Les poètes de l’Antiquité invoquaient les Muses pour qu’elles les « inspirent », qu’elles soufflent dans eux les mots et les idées.

Cette conception du vent comme vecteur de l’inspiration créatrice est cohérente avec l’expérience de nombreux artistes et créateurs : l’idée qui arrive de nulle part, le mot qui surgit, la solution qui se présente apparemment sans effort conscient. Quelque chose comme un vent intérieur.

Le vent dans la vie quotidienne

Les moulins à vent ont transformé le vent en énergie depuis des siècles. Les voiliers naviguent grâce au vent depuis des millénaires. Aujourd’hui, les éoliennes convertissent le vent en électricité. La relation entre l’humanité et le vent est une histoire de transformation de l’invisible en utile.

Le vent, le souffle qui meut

Ce que le vent symbolise, finalement, c’est la puissance de ce qui est invisible. Les forces les plus importantes qui agissent sur notre vie sont souvent invisibles : l’amour, la peur, l’espérance, la grâce. Comme le vent, on ne les voit pas directement. On les reconnaît aux effets qu’elles produisent.

Le vent nous rappelle d’être attentifs à ce qui n’est pas visible, à ce qui souffle sous la surface des choses, à ce qui meut les gens et les événements sans qu’on le voie directement. Être sensible au vent, c’est apprendre à lire le monde plus finement.

Emeline Lefèvre, spécialiste de la symbolique animale et végétale dans la psyché et l’anthropologie